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Op-Ed

Bientôt un pater familias justicier ?

Entre le providentialisme et la classe politique algérienne la relation fait date. Depuis l’indépendance, chaque fois que la crise politique atteint son point névralgique, on actionne la mécanique permettant de faire sortir du chapeau le mythique homme providentiel qui sauverait l’Algérie du risque de déflagration.

Ces mêmes forces agiront-elles comme d’habitude pour désamorcer la crise politique actuelle qui se complexifie à mesure que le temps passe et que le processus du dialogue piétine d’autant que la communication en demie teinte n’atténue pas l’avantage léonin que détient la partie qui occupe le haut du pavé.

Nonobstant de rassurantes apparences lors des séquences de paix sociale au cours desquelles tout le monde a composé tant que l’argent de la rente coulait à flots, le dissentiment couve toujours, les braves ne s’étant jamais réconciliés autour d’un projet de concorde durable lors de la succession à l’Etat colonial.
Faute d’un fort consensus durable dans les meilleurs délais, l’incendie risque de reprendre de plus belle dans la maison Algérie : le peu de réserves financières ne servira pas de liant social si celles ci ne sont pas renouvelées et ce, quel qu’en soient les voies. L’homme que l’on a crédité de la concorde civile, n’a pas réussi à maintenir le fragile équilibre sur lequel repose un contrat social passé par procuration ; le déphasage a aussitôt pris plus de relief et d’ampleur  avec une population qui affiche une préoccupante démographie alors que la croissance économique fait cruellement défaut.
Le régime petro-dépendant est entré dans une phase de turbulence accélérée depuis l’éviction du président sortant d’un troisième indu mandat et de l’arrêt  problématique du processus électoral.
Ce denier acte serait la mesure de rétorsion soustraite à un président marionnette articulé par des forces dites « anti constitutionnelles ».
Depuis, et faute de plan B, le pays est de nouveau plongé dans une crise politique plus grave que celle pour laquelle Bouteflika a été « embauché » en 1999 après deux décennies de marasme politique et économique.
En annulant la présidentielle sans rencontrer de résistance ou la moindre opposition du conseil constitutionnel, le feu de la crise ainsi réactivé, consomme peu à peu des institutions aux ordres et sapées par la fraude comme il consomme les prétendues élites qui ont participé directement, ou à distance aux œuvres de la prédation des biens publics ; une entreprise qui semble avoir embarqué pas mal de monde.

Blasé par un personnel politique client du système, aussi incompétent qu’inconséquent, la foule des manifestants reste accrochée à son « nihiliste rejet ».

Elle maintient son tempo, toujours aussi déterminée à politiser massivement, à ciel ouvert chaque vendredi. Mais un dialogue à distance avec le haut commandement de l’armée s’est quand même  instauré au terme du troisième vendredi de Hirak. Sans être porté par des têtes d’affiche, le plan de communication des marcheurs, tourne rondement. Il se base sur des formules choc alignées sur de larges banderoles, des termes allusifs, d’autres provocateurs, l’exhibition de portraits d’historiques, des leitmotivs révolutionnaires empruntés au fonds et au registre culturels,  tantôt en harmonie tantôt en dissonance avec la teneur des réponses et réactions qu’ils suscitent.
En Harmonie, à travers les ola de la foule qui vibre de satisfaction lorsque la justice opère de substantielles prises  et qu’elle ratisse large dans les milieux  des affairistes et de la haute administration.
En dissonance, sur le champ des revendications politiques aussi nombreuses que diverses, qui nécessitent au préalable une interface politique au sujet de laquelle, aucun consensus ne semble se dégager.


Photo: Riad Abada, Le Jeune Indépendant

Refusant d’endosser ouvertement son rôle politique, le commandement militaire qui a multiplié les louanges sur les vertus du dialogue, a judicieusement déplacé la balle vers le camp des autres forces politiques.

Deux pôles
Celles qui se présentent comme l’opposition au système, se sont agrégées tant bien que mal, en deux pôles politiques ; deux pôles qui se font désormais face. L’un pragmatique, composé de modernistes et de conservateurs, prône le dialogue pour désamorcer la crise du système politique dont la nature présidentialiste leur paraît insurmontable dans l’immédiat.
Ils déclarent adhérer à l’option de la tenue préalable des élections présidentielles dans les meilleurs délais moyennant la neutralité de l’administration et l’autonomisation du processus électoral.
Leur challenge cependant, consistera à présenter un candidat consensuel et crédible quant au processus à venir, ce qui n’est pas évident compte tenu des ambitions que nourrissent  différentes « pointures » en leur sein.
L’autre pôle qui se présente comme démocrate et moderniste défend l’option de négociations directes avec l’armée, détenteur exclusif du pouvoir, arguant de la chute d’un système avec lequel il n’y aurait, selon eux, rien à composer pour l’avenir.
Or, le peu de communication sur leur projet dit de déconstruction /construction et sur sa faisabilité ne permet pas de lisibilité sur leur positionnement à venir sur un échiquier politique dont il ne prennent pas en compte les autres éléments du puzzle. En effet, d’autres courants et sensibilités politiques  sont aussi, parties prenantes du  vaste Hirak

De plus, en l’absence de sondages, il est difficile d’estimer le poids socio politique que représentent ces pôles politiques qui prétendent avoir chacun, de quoi impulser une dynamique politique nouvelle.
Possèdent-ils une influence avérée sur le cours du Hirak pour mener le dialogue et éventuellement des négociations ?
Ont-ils de quoi capitaliser sur ce mouvement pour le faire gagner en maturité politique ?

L’enjeu de toutes ces forces politiques n’est-il pas de transformer cette vaste protesta en un smic politique ?
Les forces politiques qui montent au créneau semblent avoir de sérieuses difficultés à lier langue avec la mouvance du Hirak.
Derrière le prétexte de s’interdire de parler au nom du Hirak, ne fait-on pas dans une pruderie inutile afin de cacher  une incapacité à fendre le mur ?
Le Hirak n’est pas un accès d’humeur, mais une profonde et durable colère contre tout le système politique, c’est la manifestation d’un rejet global et dans le détail de tout ce que représente le régime politique.
Les difficultés socio-économiques à venir conduiront  bientôt à siffler la fin de la récréation pour des politiques dont la plupart n’ont plus ni mentor, ni couverture ni savoir faire. Ces derniers  retardataires, épidermiques, imprécis,  indécis, calculateurs sont surtout, à court de propositions tangibles.
Il ne faut pas dès lors pas s’étonner que tombe en plein discours du chef d’Etat major  la formule prémonitoire qui en appelle à un justicier implacable dont les misions consisteraient à assainir, à redresser les institutions abimées de l’Etat et à  restaurer l’ordre et la loi.

Photo: Riad Abada, le Jeune Indépendant

Le régime politique français reste encore, pour la gente politique au faîte de l’Etat algérien, une source d’inspiration. En effet, ce régime politique sublime toujours dans son écosystème si particulier au sein de l’Europe, l’homme dit providentiel que de Gaulle représente comme l’inégalable et inimitable incarnation tant à l’exercice ses successeurs ont lamentablement failli à endosser cet habit trop lourd mais qui est toujours considéré comme une pièce maitresse de la cinquième république.
Sous nos latitudes, la rupture avec l’ordre colonial n’est jamais totale. N’est-il pas apparu presque comme allant de soi, dans une ex colonie française, que ce soit sur les décombres d’un chétif GPRA éclair, que ceux qu’on a désignés de clan de Oujda aient imité à la parodie, ce modèle paternaliste afin d’imposer la figure la plus en vue en leur sein, à la tête de l’Etat naissant dans le but affiché de faire corps avec une nation longtemps orpheline d’une paternité refoulée durant la colonisation. Et, s’ils ne se réclamèrent pas ouvertement du modèle français, c’est pour ne pas se mettre en porte à faux par rapport au discours anticolonialiste qui a trouvé écho dans toutes les régions du pays qui ont répondu à l’unanimité à l’appel du 1er novembre 1954.
La reproduction de la symbolique du chef providentiel n’a posé aucun souci à personne, excepté pour quelques faibles voix discordantes vite étouffées et vite oubliées.
L’opération ayant fait recette, on a continué depuis à porter au pinacle celui qu’on adoube puis plébiscite intra muros pour en faire le pater familias de la nation toute entière.
Sauf que de tous ceux qui ont été installés dans le rôle du président providentiel, seules deux personnalités peuvent faire figures de sérieuses icônes : Deux personnalités qui se détachent du lot et qui sont diversement appréciées car elles ne font pas unanimité quant à leur rôle et à leur bilan respectif.
Il s’agit des présidents, Boumediene (période de juin1965 à décembre1979) et de Boudiaf (janvier 1992 à juin 1992)
Deux fortes personnalités au pédigrée politique confirmé mais si distincts quant à leur filiation idéologique.
Tous deux présentant le profil pour incarner la figure du chef providentiel idéal mais aucun des deux n’est passé par un processus électoral.
L’un a été le maitre d’œuvre d’un coup de force sans effusion de sang qui lui a permis de s’emparer du Pouvoir au nom du redressement révolutionnaire, le second,  a été dragué à la tête de l’Etat suite à un coup de force  auquel il est étranger  mais dans un climat de quasi guerre civile.
Actuellement les conditions de l’émergence de l’homme providentiel semblent de nouveau réunies : des institutions politiques délabrées et à plat, un personnel politique décrié, une corruption généralisée, une détérioration sans précédent de la situation économique et un potentiel risque d’explosion sociale même si la société manifeste pacifiquement son mécontentement.
Pour ce timide tour de manivelle dans le cadre de l’ouverture d’un dialogue, les commis de la haute administration sont rejoints par les lobbyistes issus des mêmes formations politiques qui s’auto réquisitionnent ouvertement  pour certains, discrètement  pour d’autres, afin de ne pas manger complètement leur pain blanc au cas où.
Médias publics et privés répercutent inlassablement l’existant : les messages du Pouvoir.
Pour l’armée qui déclare accompagner le Hirak, sa contribution indispensable consisterait à favoriser les conditions permettant l’émergence de l’homme de la rupture et du changement.
La question est de savoir si le futur pater familias dont la fiche de poste, est arrêtée va représenter la multitude ou seulement le rapport des forces en présence?

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