Besma Belbedjaoui au Jeune Indépendant : « Rendre nos territoires moins inflammables »
Face à la vulnérabilité désormais systémique de nos écosystèmes forestiers, révélée par les violents incendies ayant frappé Jijel, Béjaïa, Skikda et plusieurs wilayas de l’Est, l’experte internationale Besma Belbedjaoui préconise un changement radical de paradigme. Dans cet entretien, elle souligne l’urgence d’abandonner la simple logique d’urgence pour investir massivement dans la prévention, l’anticipation et la restauration écologique résiliente, seules garanties pour adapter durablement les territoires aux chocs climatiques de demain.
Le Jeune Indépendant : Les incendies qui ont frappé Jijel, Béjaïa, Skikda et plusieurs autres wilayas de l’est du pays ont pris une ampleur considérable. Selon vous, que révèlent ces incendies sur la vulnérabilité actuelle des écosystèmes forestiers ?
Besma Belbedjaoui : Ces incendies récents démontrent de manière irréfutable que la vulnérabilité de nos forêts est devenue globale et systémique. Il convient désormais de dépasser l’analyse au cas par cas et de ne plus considérer chaque départ de feu comme un simple événement isolé. Nous faisons face à la manifestation concrète d’un risque structurel, issu de la conjonction tragique de multiples facteurs extrêmes : des températures canon, une sécheresse prolongée affectant dramatiquement les sous-bois, un déficit hydrique critique, des vents violents ainsi qu’une accumulation dangereuse de biomasse inflammable.
L’Algérie subit de plein fouet une dynamique où le dérèglement climatique démultiplie la probabilité et la vitesse de propagation des foyers, pendant que la dégradation continue des sols accroît la sensibilité de nos massifs au feu. Les travaux scientifiques récents consacrés aux forêts algériennes mettent précisément en lumière ce lien direct entre réchauffement global, détérioration des terres et fragilité des écosystèmes. Il nous faut impérativement faire évoluer notre pragmatisme.
La question fondamentale ne doit plus se résumer à la manière d’éteindre un incendie déclaratif, mais à la façon de rendre notre territoire intrinsèquement moins inflammable et nos populations nettement moins exposées. Cette nuance est essentielle. Bien entendu, le renforcement constant des capacités opérationnelles d’intervention demeure vital, mais la véritable résilience des espaces forestiers se bâtit très en amont, bien avant l’apparition de la moindre étincelle.
Quels sont les dégâts écologiques les plus préoccupants que ces incendies risquent de laisser derrière eux sur la biodiversité, les sols, les ressources hydriques ou l’équilibre des écosystèmes ?
L’erreur la plus fréquente et la plus préjudiciable consiste à réduire le bilan d’un sinistre au seul comptage des hectares consumés. Un incendie de grande ampleur ne rase pas uniquement un couvert végétal ; il altère profondément et pour de longues années la mécanique interne de tout un écosystème complexe. Le premier dommage majeur réside dans la destruction massive de la biodiversité locale, l’anéantissement des habitats naturels, la perte dramatique d’espèces végétales et animales endémiques, sans oublier la fragmentation brutale des corridors écologiques et la rupture des chaînes alimentaires. Survient ensuite l’altération sévère de la structure des sols. Une fois la couverture végétale calcinée et la terre soumise à d’extrêmes chaleurs, le risque d’érosion s’accroît considérablement dès l’apparition des premières pluies automnales.
C’est un point critique pour le contexte algérien, car la perte d’un sol fertile s’avère bien plus difficile et longue à régénérer que la simple repousse de la végétation. Le troisième impact capital touche directement les ressources en eau. Les forêts constituent des régulateurs naturels irremplaçables pour l’infiltration des précipitations, le contrôle du ruissellement et la sauvegarde des bassins versants. Après le passage dévastateur du feu, ce bouclier disparaît, générant un risque d’érosion brutal qui dégrade drastiquement la qualité de la ressource hydraulique. Enfin, il faut comptabiliser la perte invisible des services écosystémiques, à commencer par le stockage du carbone. En piégeant massivement le carbone, en régulant le microclimat et en abritant des ressources indispensables au monde rural, la forêt joue un rôle pivot. Ainsi, la question centrale n’est pas uniquement de savoir combien de superficies ont brûlé, mais d’évaluer précisément combien de fonctions écologiques vitale se trouvent aujourd’hui compromises.
Après le passage des flammes, la question de la reconstitution des forêts se pose. Quelle serait, selon vous, la meilleure stratégie pour restaurer les forêts sinistrées ? Faut-il simplement reboiser les surfaces détruites ou repenser complètement la restauration des écosystèmes en privilégiant les espèces adaptées et la régénération naturelle ?
Il convient de faire preuve d’une grande prudence face au réflexe simpliste qui consisterait à replanter des arbres dans l’urgence dès qu’une parcelle est dévorée par les flammes. Restaurer une forêt ne se résume pas à aligner des plants ; il s’agit avant tout de rétablir un écosystème pleinement fonctionnel. La démarche scientifique impose de commencer par un diagnostic écologique et catastrophique rigoureux, mesurant l’intensité du feu subie, l’état réel du sol, les capacités de régénération spontanée, la biodiversité résiduelle ainsi que les vulnérabilités hydrologiques et érosives. Là où la régénération naturelle demeure biologiquement possible, la priorité absolue doit lui être accordée.
En revanche, pour les secteurs aux sols lourdement dégradés ou aux fonctions écologiques brisées, des actions de restauration active ciblées deviennent inévitables. Il faut impérativement abandonner la doctrine des reboisements uniformes et répétitifs. Le choix des essences végétales doit répondre strictement aux réalités bioclimatiques locales, en favorisant les espèces capables de tolérer un stress hydrique accru tout en assurant leur rôle écologique global. La démarche globale de restauration doit également associer étroitement les populations riveraines, l’activité agricole, la gestion de l’eau et la prévention intégrée des futurs risques. Au reboisement classique, je préfère le concept de restauration écologique résiliente au climat. Notre ambition ne doit pas être de reconstruire à l’identique la forêt du passé, mais de façonner des écosystèmes armés pour résister au climat futur.
La répétition des incendies dans les mêmes régions montre-t-elle les limites de notre politique actuelle de prévention ? Quelles mesures concrètes devraient être prises avant l’été pour éviter que ces territoires ne se retrouvent à nouveau exposés ?
Plutôt que d’évoquer un échec des politiques publiques, il est plus juste de parler d’une mutation rapide de l’échelle des risques à laquelle notre dispositif national continue de s’adapter progressivement. L’Algérie a consenti à des efforts considérables pour moderniser et renforcer ses moyens d’intervention, particulièrement depuis l’année 2021, en multipliant par deux ses ressources opérationnelles. Les données récentes attestent de l’intensité de cette mobilisation sur le terrain. Néanmoins, la fréquence des sinistres nous impose d’accélérer la transformation stratégique bien avant le début de la prochaine saison estivale. Cela passe obligatoirement par l’élaboration d’une cartographie dynamique des vulnérabilités, permettant d’identifier les zones rouges prioritaires et de traiter activement le combustible végétal le long des voies d’accès, des interfaces forêts-habitations et des zones à haut risque.
Parallèlement, le renforcement de la surveillance précoce doit s’appuyer sur la télédétection, les données spatiales satellitaires, l’usage opportun des drones, ainsi que sur l’intégration de l’intelligence artificielle appliquée à la météorologie pour anticiper l’apparition des conditions propices aux départs de feu. Enfin, il s’avère crucial d’agir sur l’interface homme-forêt. Les espaces forestiers étant intimement liés aux activités pastorales et agricoles, la prévention ne peut rester confinée au seul domaine forestier et doit devenir une véritable politique territoriale intégrée. La meilleure riposte face aux méga-feux reste celle qui s’organise rigoureusement bien des mois avant la saison chaude.
Face à l’aggravation du risque climatique, sommes-nous encore dans une logique de réaction lorsque le feu démarre, alors qu’il faudrait investir davantage dans l’anticipation et l’adaptation des territoires ? Quelles seraient, selon vous, les trois mesures prioritaires à mettre en place dès aujourd’hui ?
Bien qu’une solide culture de l’urgence domine encore les pratiques, l’ampleur du choc climatique nous contraint à opérer un basculement massif vers l’anticipation, la prévention et l’adaptation des territoires. S’il fallait synthétiser trois priorités d’action immédiates, je citerais en premier lieu la maîtrise parfaite du risque avant qu’il ne tourne à la catastrophe. Il est impératif de déployer un système national intégré de cartographie dynamique du risque incendie, capable d’agréger en temps réel les données météorologiques, les projections climatiques à moyen et long termes, l’humidité de la végétation, le relief, l’occupation des sols et l’historique des sinistres. Nous devons passer d’une simple carte statique à une véritable intelligence territoriale du risque.
La deuxième priorité réside dans la réduction drastique de la combustibilité de nos territoires. Cela exige un entretien systématique de la végétation inflammable, le traitement des infrastructures stratégiques, la sécurisation hermétique des lisières forêts-habitations et la réhabilitation des zones dégradées. La prévention doit enfin être abordée comme un investissement hautement rentable et non comme une ligne de dépense. La troisième priorité consiste à bâtir une culture collective de la résilience associant l’ensemble des institutions, les collectivités locales, les agriculteurs, les habitants, le tissu associatif, le monde universitaire et le secteur privé. Cela suppose de mieux préparer les citoyens, d’optimiser les protocoles d’évacuation et de fluidifier la coordination interservices. Ma conviction reste entière : le réchauffement climatique ne nous condamne pas à subir passivement la fatalité des flammes, il nous impose de gérer le risque différemment.
L’Algérie s’appuie sur des compétences remarquables et des institutions rompues à la gestion des crises. Tout l’enjeu est désormais de doubler cette réactivité exemplaire d’une capacité d’anticipation tout aussi puissante, transformant notre politique de lutte contre les incendies en une véritable politique nationale de résilience climatique.