Benjamin Stora sur AL24news : « La France doit assumer la réalité de 132 ans de colonisation »
Malgré les crises cycliques entre Alger et Paris, Benjamin Stora croit en un destin commun. Interviewé par la chaine internationale AL24news, l’historien rappelle que la refondation de relations bilatérales saines exige de la part de la France un changement de logiciel : accepter inconditionnellement l’État algérien moderne et solder les comptes du passé par des actes concrets, de la restitution des biens à l’ouverture des archives.
Invité à s’exprimer à l’occasion des célébrations marquant le 64e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, le spécialiste reconnu du mouvement national algérien a livré une analyse lucide et sans concession sur l’état des relations mémorielles entre la France et l’Algérie, dressant un constat qui mêle l’exigence de vérité scientifique à la vigilance face aux soubresauts politiques contemporains.
Au cœur du propos de Benjamin Stora réside la nécessité absolue pour l’État français d’assumer pleinement la réalité de son passé colonial en Algérie.
En insistant sur le chiffre « 132 ans », Stora rappelle que le problème franco-algérien ne se résume pas à la seule Guerre d’Algérie (1954-1962). Il soutient que la violence n’a pas commencé avec le déclenchement de la guerre de libération ; elle est inhérente au fait colonial dès la conquête en 1830. Cette très longue durée a transformé la société algérienne en profondeur sur plusieurs générations.
Ainsi, Stora rappelle à l’ordre ceux qui voudraient mettre sur un pied d’égalité la souffrance du colonisateur qui perd sa colonie et celle du colonisé qui a subi un système d’oppression pendant plus d’un siècle. Il invite à regarder la réalité de la colonisation depuis le point de vue de ceux qui l’ont subie.
L’historien a réaffirmé avec force que l’apaisement des deux rives de la Méditerranée ne pourra faire l’économie d’une reconnaissance officielle et explicite par Paris des crimes commis durant la colonisation. Qu’il s’appuie sur les massacres de populations, les spoliations massives de terres ou le système structurel de violence inhérent à la domination coloniale, ce travail de vérité doit être entrepris non comme un simple geste protocolaire, mais comme la clé de voûte indispensable à la refondation de relations bilatérales saines, selon Stora.
L’historien a d’ailleurs rappelé l’enjeu crucial d’une acceptation politique profonde, martelant que la clef d’une relation franco-algérienne durable réside dans le fait d’« admettre la souveraineté algérienne et son nationalisme ».
Cette réconciliation mémorielle, soutient-il exige également de la part de Paris un changement complet de regard sur l’Algérie contemporaine. Benjamin Stora insiste sur le fait que la France doit accepter de manière définitive et inconditionnelle la légitimité de l’État algérien moderne. En dépit des tensions diplomatiques et des crises cycliques qui secouent régulièrement l’axe Alger-Paris, l’historien rappelle l’évidence des liens géopolitiques en affirmant de manière pragmatique que « la France ne peut se désintéresser de ce que représente l’Algérie, ce pays continent ».
Selon lui, malgré les tempêtes, les relations entre les deux nations « sont naturellement appelées à se reprendre » car elles restent unies par un destin commun.
L’historien, qui subit régulièrement les attaques des courants de l’extrême droite , redoute les conséquences d’un éventuel basculement du pouvoir en France vers ce courant hostile à toute relation apaisée entre Alger et Paris. Il craint de voir s’opérer un véritable détricotage des avancées mémorielles sous la pression de discours nostalgiques de l’« Algérie française » cherchant à passer sous silence les pages sombres de l’histoire. Regrettant que les efforts rigoureux des chercheurs soient parfois « littéralement percutés par la politique », il a exprimé son souhait profond de voir le dialogue s’extraire des passions partisanes pour « retrouver le chemin du travail scientifique ».
Pour que ce chantier de mémoire ne reste pas suspendu aux seules déclarations d’intention, Benjamin Stora, natif de la ville de Constantine dans l’Est algérien, prône des mesures concrètes, notamment sur la question de la restitution des biens culturels et l’ouverture totale des archives. Pour lui, la transmission transparente de l’histoire est un devoir éthique impérieux qui s’adresse directement aux générations futures.
L’historien a conclu son intervention en rappelant l’urgence d’instruire la société française sur son propre passé, car une grande partie de cette tragédie demeure cruellement absente de la conscience collective : « La France a passé sous silence cette période, il faut reconstruire cette histoire pour qu’elle soit accessible aux Français ».