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Nationale

Benjamin  Stora accuse « Complément d’enquête » de manquement à l’éthique

Benjamin  Stora accuse « Complément d’enquête » de manquement à l’éthique
Une mission délicate pour un historien coincé entre les deux rives

L’historien français Benjamin Stora a accusé, ce dimanche soir, l’émission française « Complément d’enquête » diffusée jeudi 22 décembre par la chaine publique France 2, de manquement grave à l’éthique en détournant ses propos pour le compte d’une campagne orientée et hostile à l’Algérie.

Dans des déclarations accordées durant l’émission Hebdo Show de la chaîne Alg24News, l’éminent historien, auteur de plusieurs ouvrages sur le colonialisme français en Algérie et le mouvement national algérien, est revenu sur cette expérience qu’il a qualifié de « décevante », mais surtout révélatrice d’une approche médiatique qui « affaiblit le débat démocratique » et « complique inutilement des relations déjà lourdement marquées par le passé colonial ».

L’historien a d’emblée planté les décors dans son intervention en expliquant aux téléspectateurs les circonstances dans lesquelles l’entretien avait été réalisé avec lui par l’équipe de l’émission de France 2 .

« Lorsque j’ai accepté de répondre au journaliste de l’émission complément d’enquête, j’ai proposé que l’enregistrement ait lieu au Musée de l’Homme parce que c’est dans cet endroit que sont entreposés les crânes d’Algériens décapités pendant la conquête coloniale française », a-t-il affirmé soulignant que ce lieu concentre à lui seul une part occultée de la violence coloniale dont les milliers de cranes.

Stora a tenu à préciser que « ce choix n’avait rien d’anecdotique. Il s’agissait de rappeler concrètement ce qu’a été la conquête coloniale et ce qui est à l’origine des mémoires douloureuses, blessées et profondément conflictuelles entre la France et l’Algérie ». Un symbole fort, destiné à rappeler que la mémoire algérienne n’est ni abstraite ni polémique, mais profondément ancrée dans des faits historiques documentés pour laquelle il a grandement apporté sa contribution académique.

Stora a affirmé que pendant près d’une heure et demie, il a développé un propos structuré, fondé sur les faits historiques, dans l’objectif d’expliquer « les mécanismes de la domination coloniale, les crimes qui l’ont accompagnée et la manière dont ces événements continuent d’alimenter des mémoires traumatiques ».

L’historien a ainsi évoqué la réalité de la conquête coloniale, la violence systémique qui l’a accompagnée et les racines profondes des mémoires blessées entre les deux pays. Un travail de contextualisation qui, selon ses propres mots, constituait le cœur même de la démarche initiale de l’émission. Il rappelle que sa participation reposait sur un cadre précis, soutenant fermement qu’« ils m’avaient sollicité pour parler des rapports difficiles de mémoire entre la France et l’Algérie. C’est sur cette question là, et uniquement sur celle-là, que j’ai accepté d’être interrogé ».

Son étonnement survient suite à la diffusion de ladite émission. Stora confie qu’ « à mon retour d’Algérie, où je me trouvais encore la semaine précédente, j’ai découvert que Complément d’enquête n’avait conservé que quelques secondes de cet entretien très long ». Déplorant que « tout ce que j’avais expliqué sur l’histoire de la conquête coloniale, sur les racines des mémoires blessées, sur la nécessité de les traiter avec sérieux, a été effacé par le montage ». Martelant que « les images diffusées n’avaient aucun rapport avec le sens de ce que j’avais dit ». Pour l’historien, il ne s’agit pas d’un simple choix de montage, mais d’un procédé révélateur d’une volonté d’orienter le récit, au détriment de la vérité historique.

Stora soulève, par ailleurs, un problème plus grave indiquant que la question dépasse largement son cas personnel. Il a souligné que «ce traitement affaiblit non seulement le débat démocratique, mais participe aussi à une représentation biaisée de la réalité algérienne », dénonçant, au demeurant, la mise en avant d’influenceurs présentés comme des figures d’opposition politique. « Présenter des influenceurs comme des opposants, alors qu’il s’agit souvent de personnes qui se livrent à l’insulte, y compris contre le président de la République algérienne, revient à affaiblir la notion même d’opposition démocratique », a lancé l’historien natif de Constantine.

Assurant que choix éditorial produit des effets délétères, il souligne que « cela complique considérablement les relations déjà difficiles entre la France et l’Algérie et détourne le débat de ses véritables enjeux historiques et politiques ».

Benjamin Stora regrette enfin que le travail de l’historien ait été relégué à l’arrière-plan, tandis que l’antenne a été largement offerte à des figures médiatiques sans compétence ni connaissance de l’histoire algérienne. Ne déplorant que l’« On m’a laissé dix secondes d’antenne, alors que des minutes entières ont été accordées à des personnes qui n’ont rien à voir avec cette histoire » algéro-française.

Pour Stora, qui est également co-président de la commission mixte d’historiens algéro-français, l’émission « Complément d’enquête » a surtout manqué une occasion précieuse, celle de traiter, avec sérieux et honnêteté, une question mémorielle centrale, toujours sensible, entre la France et l’Algérie.

Cette « occasion ratée », selon lui, révèle un malaise persistant dans une partie des médias français, incapables d’aborder le passé colonial autrement que par le prisme de la polémique et de la stigmatisation. Un malaise qui, loin de refermer les blessures de l’histoire, contribue, au contraire, à les raviver.



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