Béjaïa : L’aube de la liberté
Le 5 juillet 1962 reste à jamais gravé dans les mémoires, le jour où l’Algérie a brisé ses chaînes. A Béjaïa et tout le long de la mythique vallée de la Soummam, terre de résistance et berceau du Congrès historique de 1956, cette journée n’a pas été une simple date sur un calendrier. Ce fut une explosion de vie, un séisme d’émotions brutes après 132 ans de nuit coloniale et sept longues années de guerre.
Dès l’aube, la brise marine du golfe de Béjaïa s’est mêlée aux clameurs d’une foule immense. La population des quartiers populaires et de la vieille ville est descendue dans les rues comme un seul homme. Les visages, marqués par les privations et le deuil, se sont illuminés d’un sourire nouveau : celui de la liberté.
Les drapeaux, cousus en secret pendant des mois, dans la peur de la répression, ont fleuri à chaque balcon, sur chaque capot de voiture et entre les mains des jeunes comme des enfants. Du haut des terrasses et des balcons, les femmes lançaient des youyous stridents et interminables, brisant le silence de plomb des années de guerre, racontent nos parents et nos grands-parents. C’était le chant de la victoire, mais aussi un hommage vibrant aux martyrs (chouhada).
Les survivants embrassaient les moudjahidine descendus des maquis environnants, encore vêtus de leurs lourdes tenues de combat, accueillis en héros. Si la ville de Béjaïa vibrait au rythme des klaxons et des chants, la vallée de la Soummam, d’El-Kseur à Akbou, offrait un spectacle tout aussi saisissant et profondément solennel.
Cette vallée, qui avait payé un tribut de sang inimaginable lors des opérations militaires coloniales, notamment durant le plan Challe, exultait enfin. Dans chaque village accroché aux flancs du Djurdjura ou des Babors, les tambours résonnaient. Les anciens, les larmes aux yeux, regardaient cette jeunesse qui n’allait plus connaître la peur du couvre-feu ni celle des ratissages. C’était une communion parfaite entre la nature majestueuse de la Kabylie et l’âme d’un peuple enfin libéré. La Soummam, qui avait tracé les lignes directrices de la Révolution lors du Congrès de 1956, voyait son sacrifice enfin couronné de succès.
L’ambiance du 5 juillet 1962 à Béjaïa ne se résumait pas à une fête insouciante. C’était un mélange unique de joie immense et de dignité empreinte de douleur. Au milieu des danses et des chants patriotiques, les familles brandissaient les portraits de leurs disparus. On pleurait un fils, un père, une sœur, tout en célébrant la naissance d’une nation.
Les places publiques étaient devenues des espaces de fraternité où chacun partageait le peu qu’il possédait : quelques dattes, de l’eau fraîche et des sourires. Ce jour-là, les barrières sociales s’étaient effacées. Il n’y avait plus qu’un seul peuple, debout, fier et maître de son destin.