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Bachir Hakem  : «plus la rentrée est tardive, plus elle sera traumatisante pour les élèves»

Bachir Hakem  : «plus la rentrée est tardive, plus elle sera traumatisante pour les élèves»

Dans cet entretien, Bachir Hakem, pédagogue, syndicaliste et ancien professeur de mathématiques à Oran, s’est exprimé sur le report de la rentrée scolaire et ses répercussions sur les élèves. Il estime que cette année devrait être une occasion pour passer à la refonte du système de l’éducation et la réforme du baccalauréat. Ce que nécessitera selon lui, des décisions courageuses de la part des pouvoirs publics.

Le Jeune Indépendant : Les établissements scolaires sont fermés depuis le mois de mars. La reprise sera-t-elle difficile pour les élèves selon vous?

Bachir Hakem : Si la Covid-19 constitue avant tout un problème de santé publique, ses répercussions sur l’éducation sont déjà visibles, essentiellement en raison de la fermeture prolongée des écoles et le report de l’examen du baccalauréat. À ce jour, la fermeture d’école due au coronavirus a affecté près de 10 millions d’élèves qui sont perdus, et doivent changer leurs habitudes et ont tendance à oublier l’école. Notons que plus la reprise est tardive, plus elle est traumatisante. Beaucoup d’élèves ne pourront pas s’adapter et risquent de décrocher, de s’absenter, de perturber la classe, de ne plus suivre la discipline scolaire et par là une augmentation de violence.  La rupture de 8 mois aura un effet sur le lien avec l’école qui peut se casser rapidement pour certains élèves, et mettra énormément de temps à se retisser. Les enseignants seront confrontés à la remise à niveau des élèves pour éviter tous les décrochages.

La date de la rentrée scolaire n’est pas encore fixée mais les préparatifs vont bon train. Qu’en pensez-vous ?

Reprendre pour reprendre n’est pas la solution. Toute reprise doit obéir à un programme établi capable de mener tous les élèves vers les mêmes acquis des années précédentes, tout en rattrapant le retard dû à la pandémie et au confinement de près de huit mois. Le risque sanitaire de reprise est certes grand, mais il est obligé. Donc la première solution pour cette reprise est de faire respecter au maximum le protocole sanitaire. Nous avons encore un mois pour préparer cette rentrée, profitons de l’expérience des pays qui ont fait réussir leur rentrée, car nous sommes parmi les derniers à la faire.

Sera-t-il difficile de faire appliquer le protocole sanitaire aux élèves ?

Les établissements manquent de moyens humains, financiers et infrastructurels pour appliquer ce protocole dans les meilleures conditions.  Les élèves ne voudront pas obéir aux règles de distanciation. Le manque d’hygiène que vivent les établissements depuis longtemps ne pourront pas s’améliorer du jour au lendemain (toilettes sales, manque d’eau, entretien..)

Après cette longue rupture avec l’environnement éducatif, les élèves vont sans doute perdre les repères

Les élèves vont revenir dans un état inédit. On ne sait pas quel effet aura produit une interruption de l’école pendant 8 mois. La rentrée sera anxiogène pour tout le monde. Et on est condamné à la réussir, car le rôle de l’école dans la réduction des inégalités a été démontré. La question des moyens sera déterminante. Les vacances d’été ne durent que deux mois chaque année et nous savons que les effets qu’elles produisent sur la scolarité des élèves sont larges et durables. Il y a donc de fortes raisons de s’inquiéter de la situation dû au confinement, surtout si celui-ci s’est prolongé pendant plus de sept mois et qu’aucune action n’est mise en place pour en contrer les effets négatifs. Une interruption prolongée des services d’éducation, durant laquelle les élèves se trouvent coupés de la démarche d’apprentissage, pourrait avoir comme coût d’inverser les gains en matière d’acquis. Elle peut avoir un coût encore plus élevé en ce qui concerne les élèves ayant des difficultés d’apprentissage (scolaires, socioéconomiques, élèves ayant des besoins éducatifs spéciaux divers ou personnes en situation de handicap). Une prise en charge psychologique doit s’opérer aux niveaux des établissements. Aujourd’hui, enseignants et parents d’élèves auront un rôle très important pour remettre les élèves dans le climat habituel de scolarité.

Comment renouer avec l’attention, la discipline et les exigences scolaires ?

Psychologues et enseignants partagent le même point de vue : cette année scolaire a été spéciale pour tous. Sans compter l’ambiance générale anxiogène. Les professeurs en ont pleinement conscience. Il y aura donc une bienveillance toute particulière de leur part au moment de la reprise. La première difficulté des enseignants sera la mobilisation des élèves à l’apprentissage après plus de sept mois de rupture. Il y aura sûrement un peu d’excitation à reprendre l’école, mais très vite professeurs et élèves devront retrouver leurs rituels, leur rythme. Tout devrait se faire de manière très naturelle. Les enfants pour lesquels cette fin d’année scolaire est charnière ont conscience qu’il faudra être sérieux en cette fin d’année particulière pour ne pas être perdus. Le rôle des parents est primordial.

Les programmes scolaires de l’année précédente n’ont pas été bouclés, comment va-t-on procéder ?


Les programmes sont élaborés par le ministère, ils sont étudiés en temps et en volume. Chaque enseignant est tenu de respecter la répartition du programme, suivant un volume bien précis des cours tout au long de l’année. Ce programme est réparti du mois de septembre à mai avec deux ruptures l’une en décembre de 15 jours et l’autre en mars. Ce qui veut dire sur 9 mois de cours. La rentrée de cette année se fera logiquement au début de novembre et le programme habituel réparti sur 9 mois ne pourra pas se faire. De plus, l’élève a déjà un retard d’au moins 45 jours qu’il faudra rattraper. Si la reprise des cours se fera, il sera difficile de terminer les programmes à temps. Des décisions courageuses doivent être prises pour sauver l’éducation. L’improvisation sans étude profonde de la reprise est dangereuse pour les générations à venir. A mon sens, la meilleure option serait de consacrer cette année au rattrapage du retard de l’année dernière et de faire de cette année la refonte de l’éducation et de la réforme du baccalauréat. Nous avons ici l’opportunité de procéder à cela en passant peut-être du cycle secondaire de trois ans à quatre ans.

Et quel sera l’impact sur le niveau des élèves ? 

Il existait déjà un écart dans les performances scolaires des enfants de milieux favorisés et défavorisés. Il y a de nombreuses raisons de prédire que la situation de confinement va rapidement l’accentuer. En premier lieu, il convient bien entendu de souligner que le vécu du confinement dépend des conditions matérielles de vie.

Le ministère et les syndicats ont donné des propositions sur le déroulement des cours (double vacation, réduction du volume horaire…) qu’en pensez-vous de ces dernières ?

Toutes ces solutions ne peuvent être réalisées et tous les Algériens le savent, car toute double vacation demande de doubler le volume horaire des enseignants, et plus de locaux en l’absence de recrutement d’un grand nombre d’enseignants. Cette année plus de 10 millions d’élèves iront à l’école. La réduction du volume horaire n’a pas de sens, car il ne suffit pas de terminer l’année scolaire, mais de procéder à l’apprentissage et aux acquis des élèves suivant un rythme annuel. Ce n’est pas aux syndicats ou aux parents d’élèves de dicter ou de cautionner les décisions pédagogiques. Il faut rendre les décisions pédagogiques aux experts et non pas aux politiques. Avant de parler de solutions, étudions l’état de lieu de notre pays. Personnellement, je crois qu’on se retrouve entre deux retards, celui de la fin d’année et celui du début de cette année, alors arrêtons le bricolage et donnons la solution pour limiter les dégâts et sauver l’éducation.

Le ministère de l’éducation serait-t-il en mesure d’assurer une  bonne rentrée scolaire ?

Le ministère, depuis plus de vingt ans, n’a jamais réussi une rentrée scolaire dans de bonnes conditions. Les enseignants se sont toujours plaints de la surcharge des classes et des conditions dans lesquelles ils travaillaient. Alors, cette année après une longue rupture et avec toujours les mêmes problèmes, je ne vois pas comment cette rentrée sera meilleure. Les classes seront davantage surchargées, les élèves plus indisciplinés, l’éducation est en danger sur tous les plans.

 

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