Baccalauréat : Faut-il tout revoir ?
Chaque année, au lendemain de la proclamation des résultats du baccalauréat, le même débat ressurgit avec acuité : les excellents taux de réussite et la multiplication des moyennes dépassant 18 ou 19 sur 20 traduisent-ils réellement une amélioration du niveau des élèves ou révèlent-ils les limites d’un système d’évaluation devenu trop prévisible ? Pour Nabil Ferguenis, membre du bureau national du Syndicat national des travailleurs de l’éducation (SNTE), chargé de l’éducation et de la formation syndicale, la question mérite d’être posée sans tabou.
Contacté par Le Jeune Indépendant, Nabil Ferguenis a déclaré que le baccalauréat s’éloigne progressivement de sa mission fondamentale, à savoir évaluer la capacité des candidats à réfléchir, analyser et résoudre des problèmes, pour privilégier une logique de mémorisation et de reproduction mécanique des connaissances. Une évolution qui, à terme, risque d’affaiblir la portée du diplôme et de compromettre la qualité de la formation des futurs cadres du pays.
A chaque session du baccalauréat, les mêmes interrogations reviennent : le niveau des élèves est-il réellement en hausse ? Les excellents taux de réussite traduisent-ils une amélioration de la qualité de l’enseignement ? Derrière ces chiffres, souvent présentés comme des indicateurs de la bonne santé du système éducatif, un autre débat, plus profond, continue d’alimenter les réflexions des spécialistes de l’éducation.
Il estime que les discussions se focalisent trop souvent sur les statistiques, alors que la véritable question est ailleurs. « Le problème n’est pas de savoir si les élèves obtiennent de meilleures notes qu’autrefois, mais de comprendre ce que ces notes mesurent réellement », explique-t-il.
Selon lui, un examen national comme le baccalauréat ne devrait pas uniquement sanctionner l’acquisition de connaissances. Il devrait avant tout évaluer les compétences intellectuelles développées tout au long du parcours scolaire : la capacité d’analyse, le raisonnement logique, l’esprit critique, l’aptitude à établir des liens entre plusieurs notions et à apporter une réponse adaptée à une situation nouvelle.
Or, constate-t-il, les modalités actuelles de préparation au baccalauréat conduisent progressivement à une autre logique : celle de l’entraînement intensif à des exercices connus, de la mémorisation de démarches toutes faites et de la recherche des « sujets probables », au détriment d’une véritable appropriation des savoirs.
Pour le représentant du SNTE, cette évolution n’est pas le fruit du hasard. Elle est la conséquence d’un système où l’examen est devenu relativement prévisible. Les enseignants, les établissements scolaires, les cours particuliers et les plates-formes spécialisées consacrent une grande partie de leur travail à entraîner les élèves sur des modèles d’épreuves déjà proposés lors des sessions précédentes. Une situation qui s’explique, selon lui, par une préparation de plus en plus axée sur les « sujets types ».
Au fil des années, les candidats accumulent ainsi des dizaines, parfois des centaines d’exercices similaires qu’ils apprennent à résoudre selon une méthode bien précise. Pour illustrer cette tendance, M. Ferguenis évoque ces candidats capables d’obtenir de très bons résultats en identifiant immédiatement un exercice déjà rencontré et en appliquant mécaniquement une méthode mémorisée. En revanche, lorsque le contexte change ou que la formulation diffère, les difficultés apparaissent rapidement.
Pour lui, cette situation interroge la crédibilité même de l’examen. Un diplôme national, souligne-t-il, ne devrait pas mesurer uniquement le degré d’entraînement des candidats, mais leur capacité réelle à réfléchir, à argumenter et à résoudre des problèmes nouveaux.
Le responsable syndical refuse toutefois de blâmer les élèves, soulignant qu’ils ne font que s’adapter aux règles du jeu fixées par le système.
« Si l’école valorise la répétition, les efforts se porteront sur la mémoire. Si, au contraire, elle privilégie la créativité intellectuelle, les compétences d’analyse se développeront naturellement. »
Pour Nabil Ferguenis, la multiplication des très fortes moyennes ne constitue donc pas nécessairement un indicateur de progression du niveau scolaire. Un système éducatif performant, estime-t-il, est avant tout celui qui forme des citoyens autonomes, capables de comprendre, d’innover et de s’adapter aux défis d’un monde en constante évolution.
Repenser les épreuves sans les rendre plus difficiles
Pour autant, le responsable syndical ne plaide pas pour un durcissement du baccalauréat. Il appelle plutôt à une évolution de sa philosophie.
Selon lui, les sujets devraient être conçus de manière à évaluer la compréhension réelle des notions, en proposant des situations inédites obligeant les candidats à mobiliser leurs connaissances plutôt qu’à appliquer une méthode apprise par cœur.
Il préconise également des questions ouvertes, invitant davantage les élèves à justifier leur raisonnement, à argumenter leurs réponses et à démontrer leur capacité d’analyse.
Une telle évolution contribuerait, selon lui, à réorienter progressivement l’ensemble du système éducatif. Les enseignants privilégieraient davantage la compréhension que la répétition, tandis que les élèves développeraient plus naturellement leurs capacités de réflexion.
Au-delà de la seule question du baccalauréat, Nabil Ferguenis estime que c’est toute la conception de l’école qui mérite d’être repensée. L’école, rappelle-t-il, ne doit pas uniquement transmettre des connaissances ni préparer les élèves à réussir un examen. Sa mission est aussi de former des citoyens autonomes, capables de porter un regard critique sur leur environnement, d’innover et de contribuer au développement économique, scientifique et social du pays.
Pour lui, l’avenir de l’enseignement passe nécessairement par une réforme des méthodes d’évaluation. Le baccalauréat doit redevenir un véritable instrument de mesure des compétences intellectuelles et non un simple exercice de restitution des connaissances.
Selon lui, c’est à cette condition que le diplôme national conservera toute sa crédibilité et continuera à remplir pleinement sa mission : sélectionner des étudiants aptes à poursuivre des études supérieures exigeantes et préparer une génération capable de relever les défis d’un monde en perpétuelle mutation.