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Nationale

Arezki Chenane, enseignant-chercheur :  «Seulement 10 % des déchets sont récupérés et valorisés»

Arezki Chenane, enseignant-chercheur :   «Seulement 10 % des déchets sont récupérés et valorisés»
Arezki Chenane.

Au-delà de son importance sur le plan environnemental, la collecte et la valorisation des déchets constitue une grande opportunité économique, notamment à travers la création de nouvelles filières industrielles. Cette activité demeure néanmoins peu développée en Algérie et surtout non structurée, bien qu’un cadre juridique soit établi. Dans cet entretien, Arezki Chenane, l’enseignant-chercheur à l’université Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou, spécialiste des questions du développement territorial durable et des dynamiques entrepreneuriales, fait un état des lieux de cette filière, met en avant les opportunités qu’offre son développement et, surtout, révèle comment booster cette activité émergente.

 

Le Jeune Indépendant : La question de la valorisation des déchets et la nécessité de développer cette activité est souvent évoquée. Quel état des lieux faites-vous de la récupération et de la valorisation des déchets dans le pays ?

 

Arezki Chenane : Depuis la mise en place du cadre institutionnel et réglementaire régissant la gestion des déchets et les lois régissant le développement durable dans les années 2000, nous assistons véritablement à une prise en charge de la préoccupation environnementale. S’agissant du volet relatif à la gestion durable et intégrée des déchets contenant toutes les étapes : de la génération (collecte, récupération et mise en décharge ou centre de tri) du déchet jusqu’à son traitement (élimination et valorisation), celle-ci se trouve régie par la loi n° 25-02 qui a révisé la loi n°01-19.

S’agissant de l’état des lieux de la récupération et de la valorisation des déchets au regard des récentes évolutions, nous pouvons dire qu’en dépit de ce cadre réglementaire, elle s’exerce dans un environnement peu organisé. Cela est dû, d’une part, à l’absence d’articulation et d’harmonie entre les institutions chargées de la collecte des déchets, à leur tête les communes. Ces dernières souffrent d’un manque de moyens humains, matériels et financiers adaptés, se trouvant dans l’incapacité de mettre en place un schéma directeur de gestion des déchets pour leurs territoires. Sur ce point précis, il convient de signaler que lorsque ces schémas existent et l’étude est réalisée, soit elle n’est pas approuvée par la commune ou n’est pas actualisée lorsqu’elle n’est pas réaliste et ne tient pas compte des spécificités du territoire de la commune considérée.

Au niveau des opérateurs économiques, la dynamique de récupération auprès des entreprises, des ménages ainsi qu’auprès des centres de tri est très développée mais elle s’exerce dans des conditions inappropriées, nécessitant justement un encadrement plus strict. En fait, la récupération et la valorisation des déchets ne dépassent pas 10 %, et ce sur une production annuelle estimée à plus de 13 millions de tonnes.

 

Mis à part certaines initiatives, dont une partie œuvre en dehors du cadre réglementaire, selon les observateurs, l’activité n’est pas pour autant développée. Que faut-il faire, selon vous, pour booster cette activité ?

 

A mon avis, l’activité est développée et elle connaît même un essor considérable ces dernières années, mais elle n’est pas structurée dans le sens où l’informel occupe une place importante. Cela est surtout dû au manque d’encadrement de ce nouveau segment connu sous le nom de l’entrepreneuriat vert, qui se distingue de l’entrepreneuriat classique. Les porteurs de projets se trouvent souvent confrontés à des contraintes liées à la nomenclature des activités auprès du CNRC. Certains codes ne sont pas disponibles pour ces nouvelles activités. Il s’agit d’une nouvelle filière en émergence.

C’est pourquoi il faut créer des conditions favorables pour le développement de ce segment d’investissement créateur de richesse et d’emplois pour l’économie nationale. Cela passe d’abord par la mise en place du système national d’information sur la gestion des déchets (SNID), qui est déjà en projet. Celui-ci permettra d’avoir un tableau de bord sur les quantités de déchets générés par territoire et par catégorie en les caractérisant. Ensuite, il faut encourager les opérateurs économiques exerçant dans ce créneau à se spécialiser, et ce en mettant en place des dénominations d’activités cohérentes et complémentaires pour la valorisation de chaque type de déchet généré. Cette démarche s’inscrit, bien entendu, dans le cadre de la régulation du marché via la bourse des déchets, qui est déjà mise en place mais dont les outils de régulation ne sont pas encore fonctionnels.

Enfin, il faut aller vers la maîtrise des technologies vertes et des formes de valorisation des déchets, et ce en mettant en place de nouveaux mécanismes de financement adaptés à ces activités. Les opérateurs économiques se voient confrontés à un problème de financement du fait que les porteurs de projets verts ne disposent pas de produits bancaires adaptés (lignes de crédit).

 

Quel serait le manque à gagner de la non-exploitation de ces opportunités ?

Nous l’avons précédemment signalé, le faible taux de récupération et de valorisation des déchets en Algérie offre des opportunités majeures pour l’investissement dans ce créneau. A titre d’exemple, près de 60 % des déchets ménagers générés représente la fraction humide qui n’est pas traitée et qui devrait pourtant servir de compost pour les besoins de l’agriculture ou de la valorisation énergétique. D’ailleurs, les déchets constituent des matières premières pour de nombreuses activités, dans une logique de réduction des ressources naturelles. Nous devrions parvenir à intégrer les dimensions de l’économie circulaire dans le cadre de la diversification économique. A ce titre, nous pouvons mesurer l’apport de ce potentiel d’activités liées non seulement aux opportunités des déchets mais aussi à toutes les activités dédiées au développement durable. Cette mesure se fera via le PIB vert, qui permettra de soustraire les coûts de la pollution, de la déforestation, de l’épuisement des ressources (comme l’eau ou les hydrocarbures) et de la perte de la biodiversité. C’est ce qui nous permettra de mesurer la croissance durable.

 

La volonté de soutenir l’économie circulaire a été, à maintes reprises, réaffirmée par les pouvoirs publics. Qu’en est-il justement de cette économie en Algérie ?

L’économie circulaire a pour objectif de maintenir les ressources en circulation le plus longtemps possible, créant ainsi un système plus durable. En Algérie, cette nouvelle donne a été intégrée dans le cadre de la nouvelle loi sur la gestion des déchets, en l’occurrence la loi n°25-18 modifiant et enrichissant la loi n°19-01. Cette nouvelle loi vise à renforcer les principes de l’économie circulaire, de la responsabilité élargie du producteur (REP) et de l’éco-conception, et établit une hiérarchie des modes de traitement des déchets plus stricte. Elle inclut aussi l’élimination progressive des plastiques à usage unique ainsi que des sanctions plus sévères.

L’Algérie doit donc adopter des stratégies de l’économie circulaire adaptée à notre réalité socio-économique. Nous suggérons, à cet effet, la stratégie de l’éco-conception ainsi que les approvisionnements et la consommation responsables, sans oublier la stratégie liée à la gestion des ressources à la fin de vie des produits (recyclage, compost et valorisation). C’est autour de cette deuxième stratégie que nous devons nous focaliser, aujourd’hui, du fait du faible taux de traitement et de valorisation des déchets, qui reste très faible (10 %).

Les différentes rencontres et les salons dédiés à la thématique sont une opportunité pour identifier ce gisement à travers l’identification des voies et moyens de développement de ces segments de l’économie circulaire, déjà contenue dans la stratégie nationale de gestion intégrée des déchets (SNGID) à l’horizon 2035.

 

Plusieurs pays africains font également face au défi de la valorisation des déchets. Selon vous, peut-on parler de l’adoption d’un modèle continental commun ?

 

Une vision continentale commune s’inscrit dans le cadre des grandes orientations et recommandations de la Foire intra-africaine (IATF) visant à promouvoir l’intégration économique, le commerce et les investissements en Afrique, en alignement avec l’objectif de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). C’est pourquoi l’investissement dans le domaine de l’économie circulaire, et particulièrement dans la gestion des déchets, constitue une grande opportunité pour les pays africains, à l’effet de concrétiser une stratégie commune visant à identifier les probables investissements verts en s’intéressant aux gisements des différents pays.

A titre d’exemple, la gestion des déchets électroniques est un problème de plus en plus pressant dans la plupart des pays, avec des volumes croissants ainsi que des risques pour la santé et l’environnement dus à l’absence d’infrastructures et de réglementations adéquates.

Bio express : 

Pr Arezki CHENANE, Enseignant-chercheur, UMMTO.
Spécialiste des questions du développement territorial durable et des dynamiques entrepreneuriales. Il a son actif plusieurs publications scientifiques nationales et internationales traitant de l’entrepreneuriat vert et de l’économie circulaire. Il est fortement impliqué dans des projets de recherche-action dans le cadre de ses activités de consulting et d’accompagnement .



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