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Nationale

Archives entre l’Algérie et la France : des divergences profondes

Archives entre l’Algérie et la France : des divergences profondes

L’historien Benjamin Stora auquel le président Emanuel Macron a confié une mission sur «la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie », en vue de favoriser «la réconciliation entre les peuples français et algérien », devait lui remettre son rapport le 15 janvier.

Telle que définie par le chef de l’Etat français, cette mission « permettra de dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, ainsi que du regard porté sur ces enjeux de part et d’autre de la Méditerranée ».

Entretemps, le conseiller du président Abdelmadjid Tebboune pour la mémoire et les archives, Abdelmadjid Chikhi, interlocuteur officiel de Benjamin Stora dans le dossier de la réconciliation mémorielle entre la France et l’Algérie, a réitéré la demande algérienne d’une restitution « intégrale » des « originaux » des archives coloniales. Tout en admettant que certains documents relevant de la « sécurité de la France » puissent faire l’objet d’une discussion « au cas par cas ».

Comme on le remarque, l’Algérie n’a donc pas passé par pertes et profits la question des archives coloniales. Avec le temps qui passe, on pouvait croire, et de guerre lasse, que les pouvoirs publics pouvaient avoir passé par pertes et profits l’exigence de restitution des archives de la colonisation. Finalement, il n’en est rien et c’est heureux de le savoir encore.

Bien avant le conseiller Chikhi, l’actuel ministre des Moudjahidine avait souligné le «caractère complexe» des négociations à propos de la restitution par la France des archives de la colonisation, notamment celles de la guerre de Libération. Manière de dire peut-être qu’il n’a jamais été question d’abdiquer finalement quoi que ce soit même si le problème est difficile à résoudre et la partie française assez rigide et rétive sur la question.

Grâce au même ministre, on a appris aussi, non sans grand étonnement, que seulement 2% du fonds colonial ont été récupérés depuis l’Indépendance ! Pis encore, les archives, objets de la rétention institutionnelle française, ne concernent pas uniquement les documents relatifs à la guerre de Libération, mais aussi les infrastructures, l’architecture et l’urbanisme.

Le ministre confirmait ainsi que la question des archives est bel et bien prise en charge en même temps que les épineux sujets des « disparus » pendant la guerre et des victimes des 17 essais nucléaires français au Sahara à partir de 1960. Au même titre que des pièces d’artillerie prestigieuses tels le canon Baba Merzoug et des restes mortuaires emblématiques conservés en France.

Des gestes mineurs

Le « pragmatisme stabilisateur » des relations bilatérales (expression d’un éditorialiste du quotidien La Tribune disparu) qui se base sur le primat de l’économique, ne doit en aucun cas faire oublier qu’il y a toujours l’Histoire et la mémoire. Précisément, des archives et d’autres éléments du patrimoine historique algérien que l’ancien colonisateur conserve par devers lui. Point de divergence feutrée mais profonde, ces questions sont souvent une source de crispation mutuelle.

Les deux parties négocient à ce sujet, tant bien que mal, depuis 1980. Des gestes ont été faits, côté français, mais ils sont mineurs et n’ont pas une valeur de vrai symbole. Depuis 2009, les portes ont été par ailleurs entrouvertes aux chercheurs algériens, mais la partie reste rude et les négociations, aujourd’hui « complexes » aux dires mêmes du ministre des Moudjahidine, furent assez ardues par le passé.

Pour leur part, les Algériens ne revendiqueront leurs archives qu’après 1965. A partir de 1967, un an avant la signature de la Convention de 1968, et jusqu’en 2001, cinq envois d’archives seront effectués. La France restitue alors les «Fonds ottomans» et une commission mixte verra même le jour en 1980. Les Algériens réclament alors un calendrier précis de restitution de toutes les pièces d’archives coloniales.

La même année, le président Giscard d’Estaing prend une décision provocatrice, pire qu’une fin de non-recevoir : l’interdiction de « tout retour d’archives d’Etat » qui sonne comme un casus belli. C’est alors la crise sur ce dossier et les crispations iront alors en s’aggravant, jusqu’en 2003.

Date à laquelle Jacques Chirac décrispe un peu l’atmosphère en se présentant à Alger avec un cadeau symbolique : le sceau du Dey Hussein remis aux Français, en 1830, lors de son humiliante reddition. Quelques envois d’archives suivront et un accord sera même signé en 2009 qui prévoit de faciliter la consultation pour les chercheurs algériens en France.

C’est que les Français redoutaient de voir les Algériens réactiver leur demande d’un calendrier de restitution rigoureux. Le contentieux porte particulièrement sur les 160 tonnes d’archives conservées à Aix-en-Provence que Pierre Péan a consultées pour écrire son livre sur le pillage du Trésor de la Régence turque.

Cette question des archives ainsi posée, il restera également aux Algériens d’exiger le rapatriement de Baba Merzoug, le canon mythique exposé dans l’arsenal du port de Brest. Baba Merzoug, c’est cette légende des siècles maritimes. En son temps, la terreur de la Méditerranée que ce canon de 6,25 m de long et d’une portée de 4,872 km.

Longtemps avant la Grosse Bertha allemande, Baba Merzoug était imbattable et inégalable, valant à Alger sa légende de «Mahroussa», la citadelle bien gardée. Les éminences archivistiques et le ministère de la Défense français s’opposent toujours à la restitution de cette pièce d’artillerie qui « fait partie du patrimoine militaire » français et serait, par définition juridique « inaliénable ». Les Français détiennent aussi huit couleuvrines, visibles à l’intérieur de l’Hôtel parisien des Invalides.

Il y a aussi sur le terrain de la symbolique et peut-être plus prestigieux encore, l’homme de Tighenifine, vieux de 500 000 ans et qui conserve l’ADN du plus âgé de nos ancêtres amazighs. Ce berbère de Mascara est le plus ancien «déporté» du monde. Ce pithécanthrope a été découvert par Camille Arambourg en 1954, sur un terrain appartenant à l’époque à la famille du couturier Yves Saint-Laurent.

Les Algériens doivent impérativement le réclamer même si les Français le considèrent comme «relevant du code du patrimoine, et est inaliénable». Nos dirigeants politiques doivent refuser d’accepter de simples moulages. D’autant plus qu’il existe en France même un cas de restitution d’un objet historique original qui fait jurisprudence en France. Il s’agit du crâne du grand chef Kanak Ataï qui a été rendu en 2014 à ses descendants, après 136 ans de détention à Paris.

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