Amérique latine et Europe : Emancipation, distanciation et déclin de l’Occident
Passé quasiment inaperçu de ce côté de la Méditerranée, le sommet entre l’Union européenne (UE) et la Communauté des Etats latino-américains et Caraïbes (CELAC) est pourtant très riche en enseignements.
Réunis les 17 et 18 juillet dernier, les 60 pays qui constituent les deux blocs ont été très divergeant à propos de la question ukrainienne. La condamnation de la Russie, telle que proposée par l’UE s’est heurtée à un niet catégorique de la part des latino-américains. Mieux, ces derniers en proposé une mention condamnant la traite transatlantique et une autre à propos des iles Malouines objet du différent entre l’Argentine et la Grande-Bretagne.
Les propos de la ministre mexicaine des Affaires étrangères résument l’état d’esprit qui a présidé le sommet UE-CELAC. « Nous ne pouvons pas et ne voulons pas maintenir le paradigme centre-périphérie. Nous refusons de continuer à être les fournisseurs de matières premières essentielles et de main-d’œuvre peu qualifiée aux salaires les plus bas » a martelé Alicia Bárcenas.
De son côté, le président cubain Miguel Diaz-Canel a affirmé que « l’Amérique latine et les Caraïbes ne sont plus l’arrière-cour des Etats-Unis. Nous ne sommes pas non plus d’anciennes colonies qui ont besoin de conseils, et nous n’accepterons pas d’être traités comme de simples fournisseurs de matières premières ». Tout est dit !

Miguel Diaz-Canel: l’Amérique latine n’est pas juste de la main-d’œuvre bon marché
Le Sommet a été sanctionné par une déclaration en 41 points dont plusieurs liés à la lutte contre le changement climatique, à l’environnement, à la promotion des énergies renouvelables, à la réforme du système financier international, à la santé publique et à l’éducation. D’ailleurs, les accords bilatéraux ont été signés par l’UE avec le Chili, l’Argentine et l‘Uruguay en disent long sur les intentions européennes : matières premières critiques, dont lithium dans le cas chilien, et les énergies renouvelables dans les accords avec Buenos Aires et Montevideo.
Divergences sur l’Ukraine
Mais c’est surtout le bras de fer autour des paragraphes concernant l’Ukraine qui a marqué le sommet. En effet, Bruxelles voulait une condamnation forte de ce qu’elle considère comme une guerre, ce à quoi se refusaient catégoriquement des pays comme Cuba, le Venezuela ou le Nicaragua, bloquant toute position dure. Au final, le Nicaragua est le seul pays à avoir refusé de soutenir la déclaration commune à l’issue du Sommet en raison du paragraphe sur l’Ukraine.
Après moult tergiversations, la CELAC a pu imposer finalement un texte très succinct qui mentionne « une profonde préoccupation concernant la guerre en cours contre l’Ukraine », sans mentionner Moscou. Suivi, d’un rappel du crédo latino-américain à propos du retour de la paix par la négociation : « nous soutenons la nécessité d’une paix juste et durable et les efforts en vue d’une solution diplomatique », souligne le communiqué final.

Lula, une des boussoles de l’Amérique Latine
Autre point de discorde, la participation du président ukrainien Volodymyr Zelensky. Celle-ci a été initialement prévue après que le président ukrainien ai reçu une invitation à participer au sommet de la part de l’Espagne. Cette participation a été annulée après un refus des dirigeants latino-américains.
Déjà en mai 2022, le président brésilien Lula avait exprimé son sentiment au sujet du président ukrainien : « Zelensky est à la télévision le matin, le midi et le soir. Il est au Parlement britannique, au Parlement allemand, au Parlement français, au Parlement italien (…). Il veut la guerre. S’il ne la voulait pas, il aurait négocié un peu plus ». Ce point de vue est largement partagé par les pairs latino-américains de Lula.
Le dossier de l’esclavage sur la table
Et comme pour acculer les Européens sur le terrain de l’histoire, à travers une démarche inattendue, les membres de la CELAC ont demandé aux Européens de verser des réparations pour les dommages causés par l’esclavage, ce qui risque de devenir une question potentiellement litigieuse.
« Nous reconnaissons la nécessité de prendre des mesures appropriées pour restaurer la dignité des victimes de la traite transatlantique des Africains, y compris des réparations et des compensations pour aider à guérir notre mémoire collective et pour inverser les héritages du sous-développement », propose le projet de déclaration mis sur la table par la CELAC.
Le texte proposé accorde une attention particulière aux « questions de santé, d’éducation, de développement culturel et de sécurité alimentaire » à cet égard. « Nous reconnaissons et regrettons profondément les souffrances indicibles infligées à des millions d’hommes, de femmes et d’enfants du fait de la traite transatlantique des Africains », peut-on lire dans le texte. Un pied de nez extraordinaire qui consacre davantage le déclin de l’Occident.
Les Malouines inscrites à l’ordre du jour
Et cerise sur le gâteau, la déclaration finale de Bruxelles aborde pour la première fois la question des iles Malouines, objet de conflit entre l’Argentine et la Grande-Bretagne. Effet direct du Brexit, l’inclusion de la question des Malouines, qui remet au gout au profit de l’Argentine, le principe de la souveraineté légitime, un cassandre ressassé par les européens à la faveur de la guerre en Ukraine.
Le texte offre « une victoire diplomatique historique » à Buenos Aires, d’après le président argentin Alberto Fernández, en mentionnant l’appui historique de la CELAC « sur la question de la souveraineté des Iles Malouines ».
Le point 13 du communiqué mentionne : « en ce qui concerne la question de la souveraineté sur les Islas Malvinas l’Union européenne a pris note de la position historique de la CELAC fondée sur l’importance du dialogue et du respect du droit international dans le règlement pacifique des différends ». Une position inimaginable il y a quelques années.
Le ministre argentin des Affaires étrangères, Santiago Cafiero, a déclaré que la déclaration conjointe est « un nouvel appel de la communauté internationale envers le Royaume-Uni pour qu’il se conforme à son obligation de relancer les négociations de souveraineté avec l’Argentine », et a réitéré les attentes du gouvernement argentin d’approfondir le dialogue avec l’UE concernant la question des Malouines.

Une étape historique pour le MAE argentin sur la question des Malouines
Pour sa part, Guillermo Carmona, secrétaire du gouvernement argentin pour les Malouines, l’Antarctique et l’Atlantique Sud, a déclaré à l’agence de presse Télam que la déclaration était « très importante, car c’est la première fois que l’UE mentionne la question des Malouines ».
Ainsi, le sommet UE-CELAC consacre la fin de la domination américano-européenne sur l’Amérique latine. Cette dernière entend ne plus être une arrière-cour de Washington ni suiviste de Bruxelles.
L’indépendance de la décision consolidée par le refus de cautionner la position européenne sur l’Ukraine est doublée d’une volonté d’émancipation et de distanciation par rapport au Vieux continent sur des questions jusque-là tabous ; la réparation historique du drame de la traite et l’esclavage africain en Amérique du Sud, et la question des Malouines.