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Op-Ed

Ali la fureur de marcher !

Ali la fureur de marcher !

L’indignation est la face civilisée de la colère. La fureur, sa face sauvage, disait Joyce Carol Oates dans son roman « J’ai réussi à rester en vie ». Pour brosser le tableau d’Ali, l’enfant du Cadix, les fameux tournants Rovigo qui mènent à la populaire Soustara, c’est donc à l’illustre femme de lettres américaine qu’il nous revient d’emblée d’y penser.

Ali, qui habite un logement antédiluvien, étroit, non loin de la rue du chahid Debbih Chérif, c’est en effet la fureur de marcher. La rage de battre le pavé des rues d’Alger pour dire, en kilomètres accumulés, sa colère perpétuelle contre l’injustice des hommes et la cruauté du sort.

Une colère qu’il porte en bandoulière et qu’il traine au gré des vendredis du Hirak, et depuis le premier jour, depuis le 22 février 2019. Sans jamais rater un seul vendredi. Mieux qu’un rituel, le Hirak est pour Ali du Cadix un sacerdoce, sa seconde prière du vendredi sacré, son ballon d’oxygène, sa bouée de sauvetage, l’arme pacifique du citoyen bienveillant contre les malveillants de ce qui est baptisé le pouvoir !

Ali a 49 ans. Marié, trois enfants en bas âge, l’aîné ayant huit ans seulement, et une épouse femme au foyer et sans emploi. Il vit avec sa petite famille et sa grande famille composée de ses deux frères et de leur mère. Dans l’étouffante promiscuité d’un appartement de trois pièces d’un immeuble construit en 1871, l’année de la mort de Cheikh Mohammed Ben Hadj Ahmed El Mokrani, l’homme qui a repris le flambeau de la lutte contre le colonialisme français après Ahmed Bey et l’Emir Abdelkader.

Ali est un homme de cœur, mais il a le cœur gros comme ça de mal vivre depuis toujours dans un appartement qui menace ruine. Qui risque surtout de s’effondrer un jour et, à dieu ne plaise, d’engloutir les siens bien-aimés. Et lui-même avec !

Avec 22000 DA, un salaire de pauvre à peine supérieur au SMIG et rongé par l’inflation galopante, Ali du Cadix est gardien dans une école primaire. Un anonyme qui touche depuis des lustres la même mensualité, sans possibilité de promotion ou même d’un simple avancement dans un métier à forte pénibilité, exercé des nuits durant. Pour adoucir un peu la malvie, Ali tente vaille que vaille d’arrondir un peu ses fins de mois douloureuses en s’adonnant à la vente à la sauvette de tout et de rien, rue de La Lyre et rue Boutin, plus bas, en contrebas de la Haute Casbah.

Ali, qui passe beaucoup de nuits à l’école, vit depuis une décennie dans l’espoir fou d’obtenir un logement social décent pour sa petite famille et, si le Ciel est plus Clément encore, d’avoir un autre pour abriter sa mère et ses deux frères. Il a donc déposé une demande de logement, en bonne et due forme, en 2011, année de ce que l’on appelle, par euphémisme médiatique, le printemps arabe, et l’année des émeutes du sucre et de l’huile de table en Algérie.

Depuis, Ali vit d’espoir, de pain sec et d’eau fraiche. Il attend, attend encore, attend toujours. Il attend d’autant plus que le maire d’Alger-Centre, enfant du quartier, lui avait promis la clé du Paradis. En vain, car Hakim Battache à qui il s’est adressé plusieurs fois, le fait tourner en rond comme les vents de poussière qui balayent le rond-point des quatre avenues du Cadix. Des commissions d’enquêtes sont certes venues plusieurs fois chez lui, pour constater, in situ et de visu, l’insalubrité et la promiscuité avancées du logement familial. Surtout, le degré de précarité de la vie de la famille d’Ali. Mais le maire Bettache promet pour mieux se dérober sur l’ancien Wali d’Alger Abdelkader Zoukh qui croupit en prison, ou encore de se défausser sur certains chefs de daïras censés fournir le logement ardemment désiré.

Ali et nombre d’habitants de son immeuble délétère et dangereux vous feront remarquer que Bettache est plus enclin à s’empresser de recevoir un Macron en vadrouille ou un maire parisien en goguette et de s’y montrer en leur compagnie dans les cafés du Centre-ville, sourire-Colgate face aux caméras. Au lieu de penser sérieusement à reloger un enfant de son quartier, de surcroît un de ses électeurs. Amer et désabusé, Ali vous dira pour sa part que beaucoup de logements ont été attribués grâce au maire d’Alger-Centre. En fait grâce à la magique clé de la “maarifa”, le fameux piston à l’algérienne qui fait parfois des miracles !

Ali avait pourtant une solution magique : aller vivre dans un des nombreux bidonvilles qui constituent une ceinture de la misère autour de la capitale. Il savait pourtant qu’en y résidant, il aurait eu plus de chances d’obtenir un logement social décent. Mais, par décence et par sens de l’éthique, il ne voulait pas tricher en allant s’installer dans un de ces cloaques urbains autour d’Alger. Et quand bien même l’aurait-il voulu qu’il n’aurait pas pu le faire, car ces « maisons en zinc” se vendaient d’ailleurs à des prix prohibitifs du fait même d’être un atout sérieux pour obtenir un logement HLM.

Ali, qui ne voulait pas marcher dans la combine, a par contre fait le choix de marcher, dans l’espoir que ca marcherait pour lui un jour. Vint alors le 22 février 2019, premier vendredi de la « révolution du sourire » en marche. Premier acte du Hirak qui perdure deux ans après et malgré le Covid-19 qui a mis le pays à l’arrêt. Ali du Cadix n’a que le Hirak comme exutoire, comme bouteille d’oxygène. Comme viatique politique et comme un espoir qui s’exprime, de vendredi en vendredi, et qui lui permet de tenir le coup, de ne point déprimer. Et surtout pas de désespérer en ce monde et en ce pays où des maires, des chefs de daïras et des walis tuent l’espoir de vivre dignement. Ali marche alors pour vomir l’injustice et dénoncer l’exclusion, les mensonges des élus et la corruption des administrateurs en charge du dossier de logement.

Il n’a raté aucun vendredi depuis le 22 février 2019 et marche encore depuis le 22 février 2021, date de la relance de plus belle du Hirak. Ce n’est pas Zitout et consorts qui l’ont fait sortir mais bien Zoukh et ses nervis sans foi ni loi, dit-il.

Ali n’a donc que le Hirak, le Mouloudia d’Alger et Dieu Tout-Puissant au Ciel pour continuer d’espérer. Son quotidien est toujours amer, et n’est que misères et difficultés. Il crie alors sa colère à tue-tête, et à coups de slogans scandés. La flambée constante des prix des denrées alimentaires de base a réduit à néant ses moyens de subvenir aux besoins vitaux de sa famille. A Alger, ville natale et berceau familial, il n’a pas droit au logement. Se sentant maudit, il dit qu’il continuera à sillonner les rues d’Alger, tous les vendredis, aux côtés des laissés pour compte et de tous les déprivés, privés de tout et même de l’espoir de mieux vivre.

Il sait que le Hirak signifie en arabe le mouvement perpétuel. Et il est convaincu qu’il balayera un jour les dirigeants corrompus et incompétents qui tuent l’espoir de vivre des modestes et des sans grades. Ceux que l’on appelle au Cadix les « sans ktef », c’est-à-dire ceux qui ne peuvent pas s’appuyer sur l’épaule d’un haut placé. Ali a donc l’intime conviction que ça marchera un jour pour le marcheur du Hirak qu’il est depuis le 22 février 2019. Contre vents et marées, et contre tous les Bettache d’Algérie.

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