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Nationale

Algérie- France: Benjamin Stora met en garde contre une réécriture idéologique de l’histoire

Algérie- France: Benjamin Stora met en garde contre une réécriture idéologique de l’histoire

L’historien français Benjamin Stora met en garde contre le danger d’une réécriture idéologique de l’histoire coloniale française, plaidant pour une relation apaisée entre Alger et Paris et la sanctuarisation du dialogue historique entre l’Algérie et la France, impulsé par le président Abdelmadjid Tebboune.

Stora, qui a consacré cinquante années de sa vie à l’étude du nationalisme algérien et aux questions de mémoire, redoute un « retour en arrière historique » porté par les nostalgiques de « l’Algérie française » et les forces politiques qui tentent de blanchir le passé colonial. « Ce qu’ils veulent, c’est fausser l’histoire. Effacer la violence, la dépossession et les massacres pour imposer une version édulcorée du passé colonial, conforme à leurs idées », a affirmé l’historien dans une intervention durant l’émission « Hebdo Show » diffusée dimanche soir sur la chaine Al24News.

Pour Stora, le véritable danger réside dans l’éventuelle accession de l’extrême droite au pouvoir en France, qui menacerait directement le fragile processus de reconnaissance historique amorcé entre les deux pays. « Mon problème, c’est de sanctuariser ce qui a déjà été réalisé, c’est-à-dire la reconnaissance officielle par la France des assassinats et des enlèvements de personnalités algériennes, l’ouverture et le partage des archives. Si demain l’extrême droite arrive au pouvoir, elle va détricoter l’ensemble de ces mesures, qui n’étaient qu’un démarrage du travail », a-t-il averti.

Il a ainsi dressé un constat lucide : la guerre de l’histoire est déjà en cours en France. « Ce que je redoute, c’est un détricotage complet de ce travail mémoriel », a-t-il déclaré. Il explique que « c’est ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis : on ferme des musées, on change les manuels scolaires, on réhabilite le sudisme et l’esclavage. En France, cette bataille idéologique a déjà commencé. Elle oppose historiens et intellectuels à une droite identitaire qui veut imposer sa lecture du passé ».

L’historien a également évoqué la loi française de 2005, qui reconnaissait le « rôle positif » de la colonisation, avant que le président Jacques Chirac ne supprime l’article le plus polémique. Il a souligné que « c’est cette même logique qui revient aujourd’hui, celle d’une France qui voudrait à nouveau expliquer la mission civilisatrice de sa domination. Or, il s’agit d’un mensonge historique ».

Face à cette offensive politique, Benjamin Stora a soutenu que le combat pour la vérité historique ne doit pas être abandonné, assurant que l’« on ne peut pas laisser l’histoire devenir un instrument idéologique. Elle doit rester un espace de vérité et de transmission ».

Citant le maire de Perpignan, Louis Aliot, ancien compagnon de Marine Le Pen, Benjamin Stora illustre cette dérive par la glorification symbolique de figures coloniales. « A Perpignan, Louis Aliot a dédié une place à des sanguinaires de la guerre de libération nationale. C’est un triste personnage qui incarne le haut degré de racisme et de nostalgie coloniale qui s’installe dans certaines collectivités locales », a-t-il déploré. Il a ajouté, avec une pointe d’inquiétude, que « peut-être que dans deux ans, ces gens risquent d’arriver au pouvoir en France. Et si cela se produit, ils réécriront tout, ils feront disparaître les acquis, ils refermeront les archives et justifieront les crimes coloniaux au nom de la civilisation ».

Pour l’historien, il s’agit d’un danger réel et imminent, d’autant que le débat public français glisse de plus en plus vers la légitimation d’un discours colonial réhabilité. Il a affirmé avec conviction que « ce n’est pas une peur abstraite. C’est une bataille idéologique qui se joue aujourd’hui dans les manuels, dans les médias, dans les discours politiques ».

Benjamin Stora a relevé que l’un des plus grands drames du récit français est d’avoir effacé de sa mémoire la guerre de libération nationale et, plus largement, la longue séquence coloniale de 1830 à 1962. Il a soutenu qu’« une histoire aussi longue, aussi complexe ne peut être réduite à un seul mot. Le XIXᵉ siècle, c’est la pénétration coloniale, la dépossession foncière, les massacres et l’installation d’une colonie de peuplement. Or, tout cela est totalement absent des manuels scolaires français ». Il a illustré ces propos en évoquant les épisodes sanglants de la conquête coloniale à l’instar des enfumades du Dahra en 1845, les massacres de la Kabylie en 1852, la confiscation des terres et l’effacement identitaire. Il a expliqué qu’« à travers cette méconnaissance, on arrive directement à la fin de l’histoire, soit la guerre d’indépendance, sans comprendre son origine. C’est cette ignorance qui nourrit les incompréhensions et les manipulations ».

 Mémoire partagée entre résistance et espoir

Pour Benjamin Stora, le travail historique doit partir du commencement et non de la fin. « Le président Abdelmadjid Tebboune a eu raison d’initier la commission mixte d’historiens algériens et français, pour reconstruire ensemble cette histoire depuis le XIXᵉ siècle. Ce processus n’est pas un aboutissement, c’est un début », a-t-il affirmé.

L’historien a également salué l’esprit du processus lancé conjointement par les présidents Tebboune et Macron, avec la création de la commission mixte « Histoire et Mémoire », assurant que « cette initiative a permis d’ouvrir un dialogue inédit, d’instaurer une méthode de travail commune entre chercheurs des deux rives. C’est une base précieuse qu’il faut préserver, car elle peut être balayée si un pouvoir révisionniste s’installe à Paris ».

Pour Benjamin Stora, la mémoire partagée est l’un des rares terrains où la réconciliation est encore possible. « Nous devons construire patiemment de nouveaux ponts entre les deux rives, à travers la recherche, les archives et le respect mutuel. C’est le seul moyen d’éviter que la mémoire ne soit confisquée par la politique », a-t-il soutenu. Toutefois, il a estimé que cette dynamique reste fragile, expliquant que « ce qui a été engagé, ce n’est pas la fin d’un travail, c’est le commencement. Ce que je crains, c’est qu’on le défasse avant qu’il n’ait le temps de produire ses fruits ». « Une histoire aussi longue et complexe ne peut s’aplanir d’un mot. Ce processus est lent, il exige de la patience, du courage et de la volonté politique », a-t-il relevé, tout en saluant la dynamique engagée par Alger.

Ciblé par la faschosphère française

Par ailleurs, l’historien a confié avoir été la cible d’une campagne d’hostilité sans précèdent par les relais de la faschosphère depuis la remise, en janvier 2021, de son rapport sur les questions mémorielles au président Macron, où il a proposé des recommandations pour apaiser les mémoires liées à la colonisation et à la guerre d’Algérie, à l’instar de reconnaître des événements tragiques comme l’assassinat d’Ali Boumendjel et de restituer des objets, comme l’épée de l’Emir Abdelkader.

« J’ai été attaqué à Perpignan par Louis Aliot, qui a organisé une exposition entière contre mon rapport. Une sénatrice de droite, Valérie Boyer, a même demandé qu’on me retire mes titres », a-t-il affirmé. Son plaidoyer pour l’entrée de l’avocate et militante féministe Gisèle Halimi au Panthéon a, lui aussi, suscité la fureur de certains cercles. « J’ai notamment été confronté à des pétitions d’associations de filles de harkis qui refusaient cette reconnaissance. Ce fut très difficile », a-t-il précisé. A ces attaques politiques s’ajoute la virulence de la « fachosphère », ces réseaux d’extrême droite qui l’ont violemment pris à partie.

Benjamin Stora a confié que « c’était un tir de barrage contre toutes les propositions que j’ai faites, sur les archives, sur le 17 octobre 1961, sur les essais nucléaires dans le Sahara. Ce fut une campagne orchestrée, violente et continue ». L’historien a également regretté le manque de soutien de la gauche française dans ce combat, relevant que « malheureusement, la gauche traditionnelle est restée silencieuse. Il n’y a pas eu de mobilisation citoyenne forte pour défendre ce travail ».

Malgré les obstacles, l’historien reste convaincu que le dialogue mémoriel entre l’Algérie et la France doit se poursuivre. Il se dit encouragé par la curiosité et la sensibilité des jeunes générations françaises. Il a fait savoir que « dans les lycées, dans les maisons de jeunes, je vois une réelle soif de connaissance. Ces jeunes découvrent une histoire qu’on ne leur a jamais enseignée. C’est une lueur d’espoir ».

Cette nouvelle conscience historique, a-t-il estimé, peut être un rempart contre la réécriture du passé, assurant que « la bataille ne sera pas simple, mais elle n’est pas perdue. L’histoire algérienne a sa force, sa vérité, et elle finit toujours par ressurgir ». En ce sens, le travail mené par la commission mixte s’inscrit dans une approche de souveraineté mémorielle, où chaque peuple assume son histoire sans effacer celle de l’autre.

Selon lui, « on ne construit pas l’avenir sur l’effacement du passé ». Pour lui, la colonisation n’est pas une parenthèse historique, mais un traumatisme structurant qu’il faut affronter sans complaisance. Il a assuré que « les crimes coloniaux, la dépossession des terres, les massacres, l’effacement de la langue et de l’identité algérienne, tout cela fait partie d’une histoire commune qu’il faut regarder en face ».



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