-- -- -- / -- -- --
Nationale

Alain Rodier : «La Turquie est infiltrée par des radicaux…»

Alain Rodier : «La Turquie est infiltrée par des radicaux…»

Alain Rodier est un ancien officier supérieur des services de renseignement extérieurs français et directeur de recherche au Centre Français de Recherches sur le Renseignement (CF2R).

Il répond au dans cet entretien exclusif accordé au Jeune Indépendant aux questions sur l’affaire de l’assassinat de l’ambassadeur de Russie en Turquie et sur d’autres questions liées à la sécurité en Syrie.

Le Jeune Indépendant : L’ambassadeur de Russie a été assassiné en Turquie. Ce crime est-il lié à l’action russe à Alep ?

Alain Rodier : Oui, puisque l’assassin l’a clamé après avoir abattu l’ambassadeur Andreï Karlov. Mais plus généralement, je pense que c’est la politique menée par Moscou en Syrie qui a motivé cet individu. Il est connu que l’administration turque a été infiltrée depuis très longtemps par des gens que l’on peut qualifier de « radicaux » dont des membres de la confrérie Gülen, même si cette dernière reste pacifique.

Le président Erdogan a parfaitement conscience de ce problème et se livre à des purges constantes et répétées. Mais parmi ces radicaux, certains individus peuvent décider de passer à l’acte car ils sont convaincus que leur religion est attaquée, ici par les Russes. Cela dit, l’assassin n’a que 23 ans.

Il n’a sans doute pas un grand passé de radical (qui aurait été détecté lors de l’enquête qui précède tout recrutement de policier).
L’odieux crime n’a pas empêché la tenue d’une réunion Russie-Turquie-Iran à Moscou, au sujet de la Syrie. Est-ce un message politique ?

Vous avez parfaitement raison. Cette réunion Russie – Turquie – Iran qui était prévue et qui d’ailleurs avait été avancée au calendrier étant donnée l’urgence des décisions à prendre à Alep, a tout de même été maintenue.

C’est un signe politique fort qui prouve que l’assassinat de l’ambassadeur n’a pas stoppé le réchauffement des relations entre Moscou et Ankara.

Poutine et Erdogan ont, chacun, insisté sur le fait que le crime perpétré contre l’ambassadeur russe en Turquie ne mettra pas fin à la coopération russo-turque pour la Syrie. Quelle en serait la lecture politique ?

Comme je l’évoquais précédemment, sans être au « beau fixe », les relations qui existent entre La Russie et la Turquie s’améliorent. Elles avaient été au plus bas quand la Turquie a abattu un chasseur bombardier russe à l’automne 2015. Mais les intérêts des deux pays ont obligé les dirigeants Poutine et Erdogan à se montrer pragmatiques.

Erdogan qui a, des années durant, insisté sur le départ du président El Assad, modifiera-t-il sa politique envers le gouvernement syrien ?

Dans sa conduite de la politique étrangère, le président Erdogan nous a habitués à des changements brusques de direction. Donc rien n’est impossible. Mais pour le moment, il affirme toujours souhaiter le départ de Bachar El-Assad.

L’OTAN ne craint-il pas une alliance Russie-Turquie-Iran pour la Syrie ?

Tout ce qui peut aller dans le sens d’un cessez-le-feu généralisé sur le territoire syrien est positif. L’alliance Turquie (membre de l’OTAN), Russie, Iran semble vouloir œuvrer dans cette direction. C’est donc une bonne chose – d’abord pour les Syriens -, et ensuite pour le monde entier donc pour les pays membres de l’OTAN.

Assistera-t-on au renforcement du rapprochement russo-turc ?

Oui. Mais les positions sur le conflit syrien restent divergentes pour l’instant. Les Russes soutiennent toujours Bachar El-Assad, les Turcs veulent qu’il s’en aille. Cela dit, les présidents Poutine et Erdogan sont avant tout des pragmatiques qui travaillent dans l’intérêt de leur pays respectif.

Mercredi, le ministre turc des Affaires étrangères a réclamé que Daech et le Front El Nosra ne soient pas intégrés à une trêve. Ankara cessera-t-elle de soutenir les prétendus « combattants » en Syrie ?Sans aucun doute. Ankara soutient des « rebelles modérés ». Toute la problématique est dans la signification du mot « modéré ».

Quelle perspective pour le conflit en Syrie après la libération d’Alep ?

Le souci de Damas est de s’attaquer à la province d’Idlib située à l’ouest d’Alep, mais aussi de reprendre Palmyre. Je pense toujours à la garnison de Der ez-Zor située dans l’est du pays qui est toujours assiégée par Daech. Pour espérer libérer cette garnison, il faut reprendre Palmyre qui est situé sur la route qui y mène. Et puis, il a la conquête de Raqqa qui est dans tous les esprits.

Le problème est que les forces gouvernementales, même appuyée des milices chiites étrangères et par l’armée russe, ne sont pas assez nombreuses pour remplir toutes ces missions simultanément. La guerre devrait perdurer pendant des années car aucune des parties n’est pour le moment apte à la gagner.

L’ambassadeur permanent syrien à l’ONU, El Djaâfari, a annoncé que « des éléments des services de renseignements de certains pays occidentaux ont été arrêtés à Alep ». Quel serait leur rôle en Syrie ?
Cette information est à confirmer. Il est facile d’arrêter un étranger et de l’accuser d’être un « espion ».

Cela dit, la recherche de renseignements est primordiale dans les zones en crise. Les moyens techniques (observations aériennes, écoutes, etc.) ne suffisent pas. Il faut aller sur le terrain pour voir ce qui s’y passe vraiment.

Ne croyez-vous pas que l’Occident gagnerait à coopérer avec la Russie et la Syrie dans la lutte contre le terrorisme ?

Absolument. Un bon premier pas consiste à renouer des relations plus étroites avec Moscou. Quant à Damas, ce sera de toute façon un point de passage obligé pour amorcer le processus de normalisation de la situation. Mais, ne nous faisons pas d’illusions, ce sera très, très long.

Commentaires
Email
Mot de passe
Prénom
Nom
Email
Mot de passe
Réinitialisez
Email