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Energies

Aïssa Mouhoubi au Jeune Indépendant : «La géographie des échanges énergétiques en plein reconfiguration»

Aïssa Mouhoubi au Jeune Indépendant : «La géographie des échanges énergétiques en plein reconfiguration»

Une reconfiguration de la géographie des échanges énergétiques mondiaux, dictée par plusieurs facteurs, est en cours. L’Algérie, qui est un acteur clé et sûr sur la scène énergétique européenne, peut également se positionner sur d’autres marchés, compte tenu des multiples atouts dont dispose le pays.

C’est plutôt l’Europe qui n’a pas intérêt mais, surtout, ne peut pas se permettre de « tourner le dos » au gaz algérien, car toute perturbation de l’approvisionnement algérien se traduirait par une pression haussière sur les prix du gaz en Europe du Sud. C’est la question de la réglementation européenne sur le méthane qui remet la question à l’ordre du jour. C’est sur toutes ces questions qu’est revenu, dans cet entretien, le Pr Aïssa Mouhoubi, spécialiste des questions énergétiques et minières, notant que le report de l’application de cette réglementation européenne est inéluctable.

 

Le Jeune Indépendant : Plusieurs grands pays exportateurs de gaz (l’Algérie, les Etats-Unis, le Qatar et le Nigeria) ont récemment adressé une lettre ouverte à l’Union européenne pour contester le futur règlement sur le méthane. Comment analysez-vous cette initiative ?

 Aïssa Mouhoubi : Cette démarche collective mérite d’être replacée dans son contexte structurel. Nous assistons, depuis quelques années, à une montée en puissance d’un phénomène que j’appellerais la régulation par projection, où une grande puissance économique impose ses normes environnementales à l’ensemble de ses partenaires commerciaux, indépendamment de leurs réalités techniques, institutionnelles ou géographiques. Le règlement européen sur le méthane en est un exemple emblématique.

Cette lettre conjointe n’est pas un acte d’hostilité à l’égard de la transition énergétique européenne. C’est une réponse rationnelle de producteurs qui se voient imposer des obligations de mesure, de déclaration et de vérification, le fameux dispositif MRV (Mesure, notification et vérification), dont les protocoles ne sont pas encore clairement définis. Quand le secrétaire américain à l’Energie lui-même juge ces exigences disproportionnées, c’est le signe que quelque chose ne va pas dans la démarche européenne. Du côté algérien, le signal est clair : la souveraineté énergétique n’est pas une variable d’ajustement dans une négociation commerciale. Elle est un fondement de la politique nationale.

 Une douzaine d’Etats membres de l’UE demandent déjà un report de trois ans, invoquant des risques géopolitiques pour la sécurité des approvisionnements. Pensez-vous que ce report est envisageable ?

 Plus qu’envisageable, il me paraît inéluctable, au regard des contradictions internes à la politique énergétique européenne. L’Union se trouve dans une position inconfortable qu’elle a, pour une large part, construite elle-même : elle aspire à décarboner son mix énergétique tout en demeurant structurellement dépendante du gaz naturel pour sécuriser son approvisionnement en électricité et en chaleur, ainsi que pour soutenir ses industries de base.

 Dans ce contexte, menacer d’exclusion réglementaire les fournisseurs qui alimentent ce mix, c’est scier la branche sur laquelle on est assis. Les pays signataires de la lettre réclament la mise en place d’un mécanisme de suspension pour permettre l’élaboration concertée de méthodologies adaptées à la diversité des contextes productifs. C’est une demande raisonnable, et le pragmatisme européen, qui s’est déjà manifesté dans d’autres dossiers, finira par l’emporter. La perspective d’une pénurie hivernale et d’une nouvelle flambée des prix de l’énergie est un argument politique autrement plus percutant que les calculs d’émissions fugitives.

 

Si ce calendrier était néanmoins maintenu, ces règles seraient-elles techniquement applicables dans les délais impartis ?

 La réponse honnête est non, et la lettre conjointe le dit avec une précision qui mérite d’être saluée. Elle pointe une impossibilité objective, pour la grande majorité des exportateurs, de satisfaire aux exigences MRV d’ici à 2027. Ce n’est pas de la mauvaise volonté ; c’est simplement que les protocoles de mesure à l’échelle des infrastructures de production et de transport n’existent pas encore dans une forme standardisée, validée et internationalement reconnue.

 On se retrouve donc face à une injonction paradoxale : adapter des milliards de dollars d’investissements à des normes dont le contenu n’est pas encore arrêté. Pour un économiste, c’est un cas d’école d’incertitude réglementaire sévère ; le genre de contexte qui bloque les décisions d’investissement à long terme bien plus efficacement que n’importe quelle crise conjoncturelle. De fait, des opérateurs renoncent déjà à signer des contrats de livraison à long terme, faute de pouvoir garantir la conformité de leurs flux. Ce blocage n’est pas anecdotique : il préfigure une contraction structurelle de l’offre disponible pour le marché européen.

 

Quel serait l’impact sur l’approvisionnement européen, sachant que l’Algérie en est son premier fournisseur africain ?

 Il faut ici distinguer les effets à court terme des effets à moyen terme, même si les deux convergent vers la même direction. A court terme, toute perturbation de l’approvisionnement algérien se traduirait mécaniquement par une pression haussière sur les prix du gaz en Europe du Sud (Italie, Espagne, Portugal) ; des marchés qui dépendent fortement des gazoducs méditerranéens. C’est une réalité géographique et infrastructurelle qu’aucune réglementation ne peut effacer par décret.

 A moyen terme, si les exportateurs se voient contraints d’internaliser des coûts de mise en conformité élevés, ces coûts seront répercutés sur les prix à la livraison. Les consommateurs européens, dont le pouvoir d’achat a déjà été fortement entamé par les crises successives, en supporteront l’essentiel. Il y a là une dimension sociale que les architectes de ce règlement semblent avoir insuffisamment anticipée. Et il y a une dimension plus fondamentale encore : le gaz naturel présente, dans beaucoup de configurations, un bilan environnemental supérieur à celui de certaines filières « renouvelables » intermittentes, surtout si l’on tient compte des émissions grises liées à la fabrication et au recyclage des équipements. Prétendre réduire les émissions globales en pénalisant le gaz sans une analyse comparative rigoureuse, c’est se condamner à une politique climatique à effets d’annonce.

 Face à ces tensions persistantes, l’Algérie peut-elle envisager de réorienter ses exportations gazières vers de nouveaux marchés ?

 La géographie des échanges énergétiques est en train de se reconfigurer sous nos yeux, et ce mouvement est probablement irréversible à moyen terme. La Turquie, avec sa croissance industrielle soutenue et sa position de carrefour énergétique entre l’Europe et l’Asie, représente un débouché naturel pour le gaz algérien, et potentiellement une plate-forme de réexportation vers les Balkans et l’Europe du Sud-Est. Les marchés asiatiques, notamment les économies émergentes d’Asie du Sud, constituent une autre perspective à long terme.

 Ce que je veux dire, c’est que l’Algérie dispose d’atouts considérables : une ressource compétitive, une infrastructure de transport éprouvée, une réputation de fiabilité dans la durée. Si l’Europe choisit de traiter ses fournisseurs historiques comme des suspects réglementaires plutôt que comme des partenaires stratégiques, elle prend le risque de se retrouver exclue, à terme, des meilleures conditions d’accès à cette ressource. Le dialogue reste la voie que nous privilégions. Mais un dialogue équilibré, fondé sur la réciprocité et le respect mutuel des contraintes de chacun.

 La réunion du GECFGECF Forum des pays exportateurs de gaz à Alger a également été l’occasion d’affirmer la légitimité du gaz naturel comme énergie de transition en Europe. Quelle est votre lecture de cette dynamique ?

 La Déclaration d’Alger marque, à mes yeux, un tournant dans la posture collective des pays producteurs. Pendant trop longtemps, ceux-ci ont accepté d’être placés sur le banc des accusés dans les débats climatiques, sans suffisamment mettre en avant les efforts réels de réduction des émissions qu’ils consentent. Sonatrach, pour ne citer que l’exemple algérien, engage des investissements substantiels dans la maîtrise des torchages et la réduction des « émissions fugitives » ; des efforts qui méritent reconnaissance et non des sanctions.

La Déclaration d’Alger réaffirme quelque chose d’essentiel dans le débat énergétique mondial : le gaz naturel n’est pas l’adversaire de la transition énergétique européenne, il en est l’accompagnateur indispensable pour les deux ou trois prochaines décennies, le temps que les technologies de stockage et de production renouvelable atteignent une maturité permettant de les substituer à grande échelle.

Quant à la thèse d’une causalité linéaire et exclusive entre les émissions de méthane d’origine fossile et le réchauffement climatique, elle mérite d’être soumise à une lecture critique plus rigoureuse que celle qui prévaut dans certains cercles technocratiques européens.

 



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