Aissa Manseur: «On doit impérativement gagner la bataille du blé» – Le Jeune Indépendant
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Nationale

Aissa Manseur: «On doit impérativement gagner la bataille du blé»

Aissa Manseur: «On doit impérativement gagner la bataille du blé»

Très au fait de ce qui se passe sur la scène agricole nationale et internationale, l’expert consultant en développement agricole et conseiller à l’export, Aissa Manseur, donne, dans cet entretien, un éclairage et propose sa vision, histoire d’informer davantage les lecteurs du Jeune Indépendant sur la filière blé.
Aissa Manseur, directeur d’un bureau d’études et d’expertise agricole, est diplômé en sciences agronomiques et en commerce international. Il a été conseiller auprès du ministre de l’Agriculture.

Le Jeune Indépendant : Une question qui, d’emblée, s’impose. L’Algérie est-elle condamnée à importer du blé?

Aissa Manseur : Jusqu’à preuve du contraire, oui. Notre pays est contraint d’importer d’importantes quantités de blé, plus particulièrement du blé tendre, pour subvenir aux besoins alimentaires de sa population. La dépendance dure déjà depuis très longtemps. L’importation de ce produit exerce d’ailleurs une pression négative sur la balance de paiement du pays.
La production nationale de blé au cours de la campagne 2019/2020 n’a pas excédé 40 millions de quintaux, soit 4 millions de tonnes. La production de blé tendre enregistre des valeurs inférieures qui se situent entre 5 et 7 millions de quintaux. L’Algérie, qui n’est en mesure de satisfaire qu’entre 34% et 36% de ses besoins en blé, devrait en importer jusqu’à 8 millions de tonnes en 2020/2021. Les céréales, dont le blé dur et tendre, sont des cultures pluviales, et le niveau de production est étroitement lié aux précipitations. Si la saison est bonne, on peut enregistrer une production relativement satisfaisante, mais si la saison est mauvaise par manque de précipitations, la production chute à un niveau très bas. A cela s’ajoute le non-respect de l’itinéraire technique de la culture. Nos céréaliculteurs manquent de savoir-faire pour aboutir à de meilleurs rendements.

Aissa Manseur

La facture des importations pèse lourdement sur les caisses de l’Etat. Quelle est la part des importations de blé tendre mais aussi dur, bien qu’une bonne partie, soit près de la moitié de la superficie réservée à la culture des céréales, lui soit consacrée ?

La surface consacrée à la céréaliculture avoisine les 3,5 millions d’hectares dont 45% réservés au blé dur, soit 1,6 millions d’hectares, alors que la surface réservée au blé tendre n’excède pas les 800 000 ha. Un million d’hectares est réservé à la culture de l’orge, le reste se répartit entre la culture de l’avoine et autres céréales fourragères.

La facture de l’importation du blé tendre avoisine les 1,4 milliards de dollars et celle du blé dur se situe aux alentours de 500 millions de dollars. Pour l’importation des céréales (blé dur, blé tendre, orge et maïs), la facture dépasse les 2,5 milliards de dollars.

Devant les enjeux imposés par les grands producteurs, notamment leur refus, à demi-mot, de contribuer techniquement à booster la filière in situ par leur savoir-faire, y a-t-il moyen de compter sur les acteurs locaux pour un possible sursaut ?

Il ne faut pas se leurrer sur ce point. Les pays qui nous considèrent comme un marché « juteux » pour écouler leurs produits ne souhaitent guère voir l’Algérie se rapprocher de l’autosuffisance en ces produits stratégiques. Aussi, il ne faut jamais compter sur leur contribution pour développer cette filière. Pour ma part, je pense qu’on a suffisamment de moyens pour améliorer les rendements et, de ce fait, se passer progressivement de l’importation. On a un institut technique de développement des grandes cultures et des instituts de formation et de vulgarisation agricoles qui doivent jouer leur rôle. L’Etat doit mettre le paquet et miser sur le développement de la filière céréales en instaurant plus de mesures incitatives et d’accompagnement. On doit impérativement gagner la bataille du blé.

Le gouvernement s’est fixé l’échéance 2024 pour réduire la facture des importations alimentaires, notamment celles du blé tendre. Un défi qui reste lié à la superficie agricole exploitable. Où en est-on ?

On a l’habitude de ce genre de « promesse » mais rien ne se réalise. En 2014 déjà, on avançait l’échéance de 2019 pour arriver à l’autosuffisance en blé dur et en orge et porter aussi la superficie irriguée des céréales à 600 000 ha. Où en est-on de ces projections ? Il ne suffit pas de tracer des objectifs, il faut les faire sortir des tiroirs. Pour ce nouveau challenge, on doit attendre pour voir.

Face à la crise politique qui secoue les relations entre Alger et Paris, l’Etat algérien semble décidé à se débarrasser de la domination, du moins en ce qui concerne la filière blé tendre, imposée de fait par la France. Quelles en sont les véritables raisons ?

Personne ne peut nous imposer quoi que ce soit. On importe du blé et on paye. Personne ne nous donne la charité. Les exigences du cahier des charges de l’OAIC afférent à l’importation du blé ne donne pas l’occasion de diversifier nos fournisseurs. C’est le blé français qui s’accommode le mieux aux exigences de ce cahier des charges, qui doit toujours veiller sur les critères de la qualité et du prix. Personnellement, j’ignore s’il y a d’autres considérations.

Des pays de l’Europe de l’Est ont, de façon claire, affiché leur intérêt pour le marché algérien, deuxième en Afrique après celui de l’Egypte, avec une stratégie visant à fournir l’Algérie, pour le cas de la Russie, avec plus d’un million de tonnes durant 2021-2022. Est-ce rentable ?

Le ministre de l’Agriculture a confirmé, au mois septembre dernier, la modification du cahier des charges relatif à l’importation du blé tendre par l’Algérie. Cette modification a, normalement, revu à la hausse le taux de grains punaisés qui était de 0,1% à 0,5%. Pour rappel, les punaises des blés en piquant le grain dégrade leurs propriétés de panification. Cette nouvelle donne offre la possibilité au blé russe, qui est en général entre 0,50 et 0,70% – il était entre 1% et 1,5%, de pénétrer le marché algérien. Cette nouvelle donne offre la possibilité à d’autres pays, notamment ceux de la mer Noire, de participer aux avis d’appel d’offres lancés par l’Algérie pour l’importation du blé tendre .
La Russie a toujours manifesté son intérêt pour le marché algérien du blé et table, durant la campagne 2021/2022, sur l’expédition de 1 million de tonnes.
Actuellement, les fournisseurs de l’Algérie en blé tendre sont la France (fournisseur dominant), en plus de la Lituanie et de l’Allemagne. Concernant le blé dur, c’est le Canada et le Mexique qui dominent notre marché. D’autres pays figurent également dans la liste des fournisseurs mais avec des quantités moins importantes.

En termes de qualité, le blé russe et le blé polonais sont présentés comme meilleurs par rapport à celui de l’Europe de l’Ouest, la France en particulier. Qu’en est-il exactement ?

Les pays exportateurs trouvent toujours des débouchés pour leurs productions en blé tendre. Entre l’exportation, la panification, la nutrition animale et la biscuiterie, chaque usage implique une qualité spécifique.

Le blé tendre importé par l’Algérie est destiné à la panification, il doit donc impérativement présenter la meilleure qualité pour cet usage et plus particulièrement une teneur en protéine irréprochable.

Une baisse de qualité est observée pour le blé français qui est passée en l’espace de 10 ans de 12,3% à 11,1%. Cette baisse de qualité fait craindre aux agriculteurs français la perte du marché algérien, qui est exigeant en matière de qualité. Le souci du blé russe résidait dans le taux de grains punaisés, qui a été amélioré et peut satisfaire aujourd’hui le cahier des charges de l’OAIC modifié.

Par ailleurs, avec une consommation annuelle moyenne de 230 kg/habitant, l’Algérie est classée parmi les pays « pionniers » dans la consommation du blé. En fait, le consommateur algérien a changé progressivement ses habitudes alimentaires qui se basaient sur le blé dur et tous les produits de saison. Avec l’arrivée des boulangeries rotatives et la prolifération des fast-foods, le blé tendre, c’est-à-dire la farine, a primé sur tout autre produit, et ce en dépit de toutes les conséquences négatives sur la santé. Je pense qu’actuellement, le consommateur algérien n’a pas vraiment le choix en l’absence de meilleurs substituts.

Y a-t-il une autre voie à suivre pour sortir du piège des importations sachant que le pays regorge d’atouts
La voie à suivre c’est de travailler d’arrache-pied pour sortir de ce « bourbier » et se débarrasser de cette dépendance. La crise de la Covid-19 nous a appris que chaque pays doit se soucier de sa souveraineté alimentaire afin qu’il ne soit pas vulnérable aux divers aléas pouvant surgir. L’Etat doit encore faire beaucoup d’efforts pour développer le secteur de l’agriculture, et ce en lui donnant tous les moyens nécessaires pour aboutir aux résultats escomptés.

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