Aïssa Manseur, consultant en développement agricole, au Jeune Indépendant : «Il est impératif de développer les systèmes d’irrigation économes en eau»
L’agriculture contribue aujourd’hui avec un taux significatif au PIB d’environ 15 %. Un secteur prometteur sur lequel repose grandement la sécurité alimentaire du pays. Il est toutefois exposé à un défi de taille, celui du changement climatique, qui engendre une raréfaction des ressources hydriques.
Le niveau de consommation d’eau enregistré par le secteur, les ressources utilisées, mais surtout les défis et solutions à adopter notamment en vue d’accompagner les grands projets lancés par l’Algérie sont abordés dans cet entretien par l’expert consultant en développement agricole, Aïssa Manseur, qui souligne l’impératif de recourir aux techniques les plus avancées en matière d’irrigation.
Le Jeune Indépendant : Pour commencer, quel est le taux de consommation d’eau du secteur de l’agriculture par rapport à la consommation nationale ?
Aïssa Manseur : Selon les données du Conseil national économique social et environnemental (CNESE) de 2021, le potentiel hydrique national est estimé à 18 milliards de m3. L’agriculture occupe une place importante dans la consommation avec 62 % de la demande totale du pays, l’eau potable représente 35% et le secteur industriel 3 %.
Quelles sont les ressources les plus utilisées pour l’irrigation ? Avons-nous suffisamment recours aux eaux épurées ?
En Algérie, l’irrigation agricole est assurée principalement par les eaux souterraines et les eaux de surface. Lorsqu’on parle des eaux souterraines, qui constituent la ressource la plus mobilisée, en particulier dans la région désertique et les hautes plaines, on fait allusion essentiellement aux puits et forages. Ces derniers demeurent le mode d’accès le plus répandu et couvrent une très grande partie de la surface irriguée qui, selon l’ex-ministre de l’Agriculture et du Développement rural, atteint environ 2,1 millions d’hectares.
Les eaux de surface sont également importantes, surtout dans le nord du pays, mais leur potentiel est limité en raison de l’irrégularité des précipitations et de l’envasement des installations de stockage. Il s’agit essentiellement des barrages, lesquels servent à stocker les eaux de surface provenant des oueds afin d’alimenter les grandes surfaces irriguées.
Selon certaines sources, l’Algérie compte 81 barrages en exploitation avec une capacité totale d’environ 9 milliards de m3 et 5 autres barrages en cours de réalisation avec une capacité supplémentaire de 300 millions de m3. Les retenues collinaires sont des installations de stockage de taille moins importante, utilisées pour l’irrigation de petites superficies. Les chiffres indiquent un total de 121 retenues hydriques, comprenant 59 grands barrages et 62 petits barrages.
Quant au recours aux eaux épurées, le processus est en cours de développement. Le ministre de l’Hydraulique a récemment déclaré que l’Algérie dispose de 234 systèmes d’épuration d’une capacité théorique totale de 1,1 milliard de m3 par an. Actuellement, 601 millions de m3 sont traités chaque année, dont 19 % sont utilisés dans l’agriculture et l’industrie.
L’Algérie a lancé la réalisation de grands projets agricoles, notamment dans le Sud, à l’instar de Baladna et de BF, qui nécessitent de grandes quantités d’eau. Quelles sont, selon vous, les ressources hydriques sur lesquelles on peut compter dans ces régions et, surtout, peut-on adopter des techniques d’irrigation d’eau plus économes ?
Les principales ressources sur lesquelles on peut compter dans les régions du Sud sont principalement souterraines, en particulier les nappes fossiles comme l’Albienne, qui constituent la principale source d’eau dans ces régions.
Les grands projets agricoles du Sud nécessitent des quantités d’eau gigantesques pour l’irrigation, compte tenu de la spécificité du climat, notamment les fortes chaleurs qui caractérisent le milieu pendant presque toute l’année.
Bien que le volume total soit gigantesque, l’exploitation doit être gérée de manière durable, car il s’agit d’une ressource non-renouvelable. De plus, ces eaux peuvent être chaudes et parfois salées ou saumâtres, nécessitant un traitement de dessalement et de déminéralisation avant utilisation, ce qui induit des coûts importants.
Les irrigations fréquentes et répétées peuvent conduire à l’accumulation de sels dans les couches supérieures du sol, affectant la productivité agricole. Ce phénomène est aggravé par des techniques d’irrigation inadaptées et des drainages insuffisants.
On est dans l’obligation d’utiliser les techniques les plus avancées des systèmes d’irrigation économes en eau. Il s’agit principalement du système d’irrigation intelligent, qui utilise des capteurs d’humidité du sol pour réguler le processus d’irrigation. C’est un système très efficace : il fournit la quantité d’eau appropriée au moment opportun. Les systèmes d’arrosage modernes, tels que les systèmes d’irrigation par pivots, peuvent également être améliorés à l’aide de capteurs afin de réduire le gaspillage.
Faut-il dans ce sens faire appel à l’expertise étrangère possédant de nouvelles techniques d’irrigation économe en eau, combinée avec l’agriculture numérique ?
Selon une étude académique sur « Les retombées du changement climatique sur les secteurs agricole et hydraulique en Algérie (2010-2022) », publiée dans la revue des Cahiers Economiques en 2023, il est révélé que notre pays présente un déficit hydrique. Il est donc impératif de développer les systèmes d’irrigation économes en eau. La superficie couverte par les systèmes économes en eau est de l’ordre de 60 % de la superficie totale irriguée, d’où un effort supplémentaire à fournir pour intensifier la mise en place de ces systèmes.
Notre agriculture doit impérativement suivre l’innovation dans tout ce qui concerne les techniques agricoles, notamment dans les systèmes d’irrigation, pour une utilisation rationnelle des ressources en eau dans l’irrigation agricole. L’intégration d’une expertise étrangère dans ce domaine est salutaire.
Notre pays s’intéresse déjà à l’agriculture numérique dans le but de moderniser le secteur et d’améliorer la productivité, ainsi que de rationaliser les ressources telles que l’eau et le sol, en adoptant de nouvelles technologies, dont l’agriculture de précision, les drones et les systèmes connectés. La transition s’avère nécessaire.
Le chemin de la transition est semé d’obstacles et d’embûches et se heurte à des défis liés aux infrastructures, aux coûts et à la formation. Des initiatives ont déjà été réalisées, telles que la numérisation du Registre national agricole (RNA) et le lancement de plates-formes numériques sectorielles (ODAS, ONTA, etc.).
Avec cette raréfaction des ressources hydriques, le choix des cultures s’impose-t-il ?
Doit-on, selon vous, opter pour des cultures moins consommatrices d’eau, notamment dans l’ouest du pays où on cultive, par exemple, de la pastèque qui nécessite beaucoup d’eau, alors que la pluviométrie y est nettement moins abondante ?
Avec cette raréfaction des ressources hydriques, c’est toute une stratégie qui doit être élaborée. On oublie souvent le phénomène du changement climatique et toutes les répercussions néfastes qui peuvent s’abattre sur notre agriculture à long terme. Il ne s’agit pas uniquement de trouver des solutions transitoires à court terme, car il n’y a pas d’agriculture sans eau !
Bien évidemment, il y a des cultures qui « se moquent » des conditions arides, car elles n’ont pas besoin de beaucoup d’eau pour pousser, mais la plupart des cultures exigent des irrigations fréquentes et abondantes.
En Algérie, la question de la rationalisation de la consommation d’eau dans le secteur agricole est de plus en plus présente. La gestion des ressources en eau est donc une priorité pour garantir la sécurité alimentaire et la durabilité des systèmes agricoles.
Il existe actuellement de nombreuses pratiques permettant aux agriculteurs de relever les défis liés à l’efficacité de la consommation d’eau, tout en garantissant une production durable et en cherchant à améliorer l’utilisation de cette précieuse ressource. Ces pratiques comprennent, entre autres, la sélection génétique des variétés végétales, l’utilisation de techniques d’irrigation modernes et économes en eau ainsi que la réalisation des retenues d’eau à proximité des zones de production agricole.
Dans ce cas, ne devrait-on pas revoir la cartographie des cultures en fonction des précipitations ?
Lorsque vous dites « revoir la cartographie », cela sous-entend que cette cartographie existe déjà. Or, à ma connaissance et jusqu’à présent, aucune cartographie concernant la répartition de la production agricole selon les zones bioclimatiques nationales n’a été établie.
En réalité, les agriculteurs agissent comme bon leur semble. Ils ne bénéficient d’aucune assistance en termes de conseil et d’orientation quant à leurs plans de culture. Aucune collaboration n’existe entre les agriculteurs, l’administration agricole et les conseils interprofessionnels des différentes filières. Il n’y a aucune planification et aucune analyse prospective du marché afin d’éviter d’éventuelles pénuries et de prévoir les surplus. C’est pour cette raison qu’il y a toujours des fluctuations dans la production agricole, tantôt surplus, tantôt pénurie.
L’agriculture pluviale est synonyme de vulnérabilité aux aléas climatiques tels que la sécheresse et les pluies irrégulières, qui entraînent des pertes de récoltes et de faibles rendements. De ce fait, si l’on compte uniquement sur les précipitations, on ne pourra jamais satisfaire, ne serait-ce que le minimum de nos besoins en produits agricoles. La mobilisation du potentiel hydrique national est inévitable avec une utilisation raisonnée et rationnelle, car si l’eau est disponible, n’importe quelle région peut produire n’importe quel produit.