Ahmed Mizab, politologue, expert en géopolitique et questions sécuritaires au JI : « L’Algérie s’impose comme puissance d’équilibre»
Rare par sa portée et dense par son contenu, l’entretien du président Abdelmadjid Tebboune avec les médias nationaux dépasse le simple exercice de communication. Il fixe un cap, précise les lignes rouges de la politique nationale et redéfinit les priorités de l’Etat à l’heure des mutations régionales et des défis économiques.
De la souveraineté aux réformes, en passant par la diplomatie, la sécurité et le dialogue politique, cette intervention esquisse les contours d’une nouvelle étape. Le politologue Ahmed Mizab décrypte pour le Jeune Indépendant les messages, les ambitions et les implications d’un discours appelé à structurer les prochains mois de la vie politique nationale.
Le Jeune Indépendant : Le président Tebboune a fait de la souveraineté le fil conducteur de cette entrevue. A travers des formules fortes comme « L’Algérie ne se soumet ni aux pressions ni aux menaces » ou encore « L’Algérie ne fera jamais la manche », quel message politique cherche-t-il à faire passer, tant sur le plan intérieur qu’à l’international ?
Ahmed Mizab : Le message est d’abord celui d’une affirmation de la souveraineté nationale comme principe cardinal de l’action publique. Sur le plan intérieur, le Président cherche à renforcer la confiance des citoyens dans la capacité de l’Etat à préserver l’indépendance de la décision nationale, à protéger les intérêts stratégiques du pays et à poursuivre son développement sans dépendance excessive vis-à-vis d’acteurs extérieurs.
A l’international, ce discours s’inscrit dans la continuité de la doctrine diplomatique algérienne fondée sur le non-alignement, le respect mutuel et le refus de toute forme d’ingérence. L’Algérie entend se présenter comme un acteur souverain, capable de défendre ses positions avec constance, tout en privilégiant le dialogue et la coopération. Il s’agit également d’un signal adressé à ses partenaires internationaux pour rappeler que les relations avec l’Algérie doivent reposer sur l’équilibre, la réciprocité et le respect de ses choix stratégiques.
Le Président a annoncé l’ouverture d’un dialogue avec les partis politiques dès la rentrée sociale et a précisé que la composition du prochain gouvernement devra allier compétence, pragmatisme et proximité avec les citoyens. Faut-il y voir le début d’une nouvelle séquence politique ? Quelles en sont, selon vous, les principales attentes et les conditions de réussite ?
Cette annonce peut effectivement être interprétée comme l’ouverture d’une nouvelle séquence politique. Elle traduit la volonté de renforcer la gouvernance publique à travers une meilleure articulation entre les institutions, les forces politiques et les attentes de la société.
Les principales attentes concernent l’amélioration de l’efficacité de l’action gouvernementale, l’accélération des réformes économiques et administratives ainsi que le renforcement de la confiance entre les citoyens et les institutions.
La réussite de cette démarche dépendra toutefois de plusieurs facteurs. Le dialogue devra être inclusif, constructif et orienté vers des résultats concrets. Il faudra également veiller à ce que les critères de compétence, de performance et de proximité avec les préoccupations réelles de la population constituent effectivement les fondements de la future équipe gouvernementale. La crédibilité de cette nouvelle étape reposera avant tout sur sa capacité à produire des effets tangibles dans la vie quotidienne des citoyens.
Sur le plan économique, le chef de l’Etat a mis en avant les progrès réalisés vers l’autosuffisance, la diversification de l’économie, les grands projets structurants et la poursuite des réformes. Ces annonces traduisent-elles, selon vous, un changement durable du modèle économique national ?
Les indicateurs observés ces dernières années montrent qu’il ne s’agit plus uniquement d’un discours d’intention mais d’une dynamique de transformation progressive du modèle économique national. L’objectif est de réduire la dépendance structurelle aux hydrocarbures en développant les secteurs productifs tels que l’industrie, l’agriculture, les mines, les énergies renouvelables et l’économie de la connaissance.
Les grands projets structurants engagés à travers le territoire témoignent d’une volonté de créer de nouveaux pôles de croissance et d’intégrer davantage l’Algérie dans les chaînes de valeur régionales et internationales.
Néanmoins, la consolidation de cette transformation exige de la continuité, de la stabilité réglementaire, une amélioration du climat des affaires et un investissement accru dans le capital humain. La durabilité du changement dépendra de la capacité à faire émerger une économie productive, compétitive et créatrice de richesse hors hydrocarbures.
A partir de 2027, le président a confirmé la poursuite de la revalorisation des salaires, des pensions de retraite et du SNMG, tout en insistant sur la nécessité de préserver les équilibres économiques. Ce pari est-il tenable dans le contexte économique actuel ?
Ce pari est ambitieux mais demeure réalisable à condition qu’il s’accompagne d’une augmentation durable de la richesse nationale et de la productivité économique. Le Président a clairement établi un lien entre justice sociale et discipline économique, ce qui traduit une approche fondée sur l’équilibre entre les impératifs sociaux et les contraintes budgétaires.
L’enjeu consiste à améliorer le pouvoir d’achat sans générer de déséquilibres macroéconomiques majeurs. Cela suppose la poursuite de la diversification économique, l’élargissement de l’assiette fiscale hors hydrocarbures, le soutien à l’investissement productif et une maîtrise des mécanismes inflationnistes.
L’objectif n’est donc pas seulement d’augmenter les revenus, mais de garantir leur soutenabilité dans la durée afin de préserver les acquis sociaux, tout en consolidant la stabilité économique du pays.
Concernant le volet des relations internationales, le chef de l’Etat a dévoilé une diplomatie active, avec le renforcement des partenariats avec l’Allemagne et l’Espagne, la révision souhaitée de l’Accord d’association avec l’Union européenne, ainsi que des clarifications sur les relations avec la France. Comment analysez-vous cette stratégie diplomatique et la place que l’Algérie cherche aujourd’hui à occuper sur la scène internationale ?
La diplomatie algérienne semble évoluer vers une logique de diversification stratégique de ses partenariats. L’objectif est de multiplier les espaces de coopération tout en préservant l’autonomie de décision nationale.
Le rapprochement avec l’Allemagne et l’Espagne illustre une volonté de renforcer les partenariats économiques, technologiques et énergétiques avec des acteurs majeurs du continent européen. La révision de l’Accord d’association avec l’Union européenne s’inscrit dans une démarche visant à adapter ce cadre aux nouvelles réalités économiques et aux intérêts stratégiques de l’Algérie.
Concernant la France, le Président a adopté un discours de clarification fondé sur la distinction entre les intérêts permanents des Etats et les tensions conjoncturelles. L’Algérie cherche ainsi à instaurer des relations équilibrées, débarrassées des ambiguïtés héritées du passé et fondées sur le respect mutuel.
Le Président a réaffirmé avec constance que l’Algérie n’oublie pas son passé, car la mémoire nationale demeure un droit souverain inaliénable de la nation algérienne. Dans cette vision, la construction de relations sereines avec la France passe non par l’oubli, mais par une lecture lucide de l’histoire, fondée sur la vérité, la reconnaissance et le respect de la dignité des peuples.
Plus globalement, l’Algérie aspire aujourd’hui à consolider son statut de puissance d’équilibre, de médiation et de stabilité dans l’espace euro-méditerranéen, africain et sahélien.
Sur le plan régional, le Président a réaffirmé que l’Algérie « ne fera jamais de mal à ses voisins », tout en soulignant que « celui qui touche à la Tunisie nous touche » et en évoquant les liens historiques avec le Mali. Que révèle cette position sur la doctrine régionale de l’Algérie face aux défis sécuritaires au Maghreb et au Sahel ?
Cette position reflète une doctrine régionale fondée sur quatre piliers essentiels : la solidarité stratégique, la sécurité partagée, la prévention des crises et le respect de la souveraineté des Etats.
Lorsque le Président affirme que toute atteinte à la stabilité de la Tunisie concerne directement l’Algérie, il rappelle une réalité géopolitique fondamentale : la sécurité des Etats voisins est étroitement liée à celle de l’Algérie. De même, la référence au Mali confirme que l’Algérie considère le Sahel comme un espace d’intérêt stratégique majeur, dont la stabilité conditionne, en grande partie, les équilibres sécuritaires régionaux.
Cette doctrine repose sur un principe constant de la politique étrangère algérienne : le respect de la souveraineté nationale, de l’intégrité territoriale des Etats et la non-ingérence dans leurs affaires intérieures. L’Algérie privilégie ainsi l’accompagnement des solutions politiques, le dialogue entre les parties concernées et le règlement pacifique des différends, tout en rejetant les logiques d’intervention et de déstabilisation.
A travers cette approche, l’Algérie cherche à consolider son rôle d’acteur de stabilité, de médiation et de prévention des crises dans l’espace maghrébin et sahélien, en favorisant des solutions portées par les Etats eux-mêmes et conformes aux aspirations de leurs peuples, dans le strict respect de leur souveraineté.
En définitive, quel est, selon vous, le principal message politique de cette entrevue ? Quels enseignements faut-il retenir pour la prochaine rentrée sociale et les échéances politiques à venir ?
Le principal message politique de cette entrevue réside dans l’affirmation d’une vision globale articulée autour de trois priorités : la consolidation de la souveraineté nationale, la poursuite des réformes économiques et le renforcement de la cohésion sociale.
Le Président a cherché à projeter l’image d’un Etat qui avance selon une trajectoire définie, fondée sur la stabilité institutionnelle, la modernisation économique et l’affirmation du rôle régional et international de l’Algérie.
La prochaine rentrée sociale devrait ainsi être marquée par l’ouverture du dialogue avec les partis politiques, la poursuite des réformes économiques et sociales ainsi que par la consolidation des acquis enregistrés dans différents secteurs stratégiques.
Entretien réalisée par Sihem Bounabi