Affaire Tahkout : 10 ans de prison et traque d’un milliard d’euros en Suisse
Le tribunal de Sidi M’hamed a condamné ce lundi l’ancien oligarque Mahieddine Tahkout à 10 ans de prison ferme et à la confiscation de tous ses biens. Au cœur de ce nouveau verdict : un compte helvétique présumé de 1,17 milliard d’euros et des soupçons de blanchiment massif qui continuent de secouer le Trésor public.
Au cours de l’audience, le représentant du ministère public avait requis « une peine de 16 années de réclusion criminelle assortie d’une amende de huit millions de dinars ». Le parquet avait alors soutenu que les éléments du dossier justifiaient une condamnation sévère au regard de la gravité des faits. Le Trésor public s’était, de son côté, constitué partie civile.
À l’issue du délibéré, le tribunal a finalement retenu une peine de dix ans d’emprisonnement ferme. Le juge a ordonné que soient concernés par les mesures de confiscation « les comptes bancaires ayant fait l’objet de commissions rogatoires internationales, particulièrement auprès des autorités judiciaires suisses ». Dans le même jugement, Mahieddine Tahkout a été condamné à verser 100 millions de dinars au Trésor public à titre de réparation des préjudices.
Un dossier lourd d’accusations
Cette affaire, instruite par la troisième chambre du pôle pénal spécialisé dans les affaires économiques et financières, porte sur de multiples chefs d’accusation, parmi lesquels « le blanchiment d’argent », « la falsification de documents sous seing privé », « la dissimulation de revenus d’origine criminelle », ainsi que des « infractions à la législation relative aux changes » et aux « mouvements de capitaux ».
Au cœur des débats judiciaires figurait surtout l’existence présumée d’un compte bancaire en Suisse qui aurait été crédité de 1,17 milliard d’euros. Selon les éléments versés au dossier, cette somme pharaonique aurait été transférée à l’étranger via des mécanismes de surfacturation liés aux activités industrielles de l’homme d’affaires, ainsi que par le biais de sociétés écrans enregistrées à l’étranger, sur la base d’un rapport établi par la Sûreté nationale (DGSN).
L’accusé a contesté l’ensemble des faits qui lui sont reprochés. Confronté aux conclusions de l’enquête et aux mouvements financiers relevés entre 2016 et 2018, il a nié l’existence de ce compte bancaire, indiquant ne détenir que « trois comptes à l’étranger, dont deux totalement vides ». Quant au troisième, il ne contiendrait, selon ses déclarations, qu’un montant de 3 675 euros provenant d’une ancienne reconnaissance de dette.
Jet privé et fraude douanière
Outre les soupçons portant sur les transferts de capitaux, le dossier fait état de la détention présumée d’un important patrimoine immobilier en Europe, dont l’acquisition aurait été financée par des fonds transférés illicitement.
Les investigations ont également porté sur la possession d’un avion privé américain — mis sous scellés par les autorités dès l’ouverture des procédures — et sur des opérations commerciales menées dans le secteur pharmaceutique. Les enquêteurs se sont notamment intéressés aux activités de la société HH Medeco, créée en 2016. Une enquête douanière a révélé des irrégularités en lien avec l’importation de 36 conteneurs de matériel médical, pour une valeur dépassant 14 millions d’euros. Tout au long de la procédure, Mahieddine Tahkout a maintenu sa ligne de défense, rejetant catégoriquement, pièce par pièce, les accusations formulées à son encontre.
L’effondrement d’un empire
Mahieddine Tahkout n’exerçait aucune fonction étatique mais agissait en tant que président-directeur général du Groupe Tahkout, un puissant conglomérat privé englobant la Tahkout Manufacturing Company (TMC) pour l’assemblage automobile Hyundai, le réseau de concessionnaires Cima Motors, la chaîne Numidia TV ainsi que le monopole du transport universitaire via sa société de transport.
Sur le plan institutionnel, il siégeait comme membre influent des organisations patronales majeures du pays, notamment le Forum des chefs d’entreprise (FCE) puis la Confédération générale des entreprises algériennes (CGEA). En 2020, il avait déjà été condamné dans une affaire de corruption majeure ayant également impliqué les anciens Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal.
Le feuilleton judiciaire est loin d’être fini. Le dossier jugé cette semaine constitue un nouveau chapitre dans la série de procès visant Mahieddine Tahkout depuis la chute de « l’issaba » à la fin de l’ère Bouteflika. Ce jugement intervient dans une procédure particulièrement suivie, qui continue de défrayer la chronique en raison des montants mirobolants en jeu et du profil de l’ancien magnat.