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Op-Ed

Abolition de la peine capitale : Un principe reversible

Assisterait-on à un mouvement de recul des valeurs morales dans la patrie des droits de l’homme face au terrorisme ? 

Cette année, en une semaine, onze djihadistes français viennent d’être condamnés à la pendaison en Irak. La société française n’a pas manifesté grand émoi.
Quarante-cinq avocats français indignés ont signé une tribune pour interpeller les autorités. Quarante cinq intellectuels seulement ! Ils n’ont pas fait d’émules. La plaidoirie n’a pas pris, on entend seulement que ces terribles infractions ont été commises en Irak.
Bien sûr que les autorités accomplissent leur devoir quand des ressortissants sont condamnés à la peine de mort par les tribunaux de pays tiers.
On déploie l’assistance consulaire et on entreprend les démarches diplomatiques afin de faire commuer cette terrible peine. On ne réussit pas toujours, surtout lorsque les infractions se produisent en territoires en guerre.
De plus, ces dernières années, avec le basculement du rapport des forces dans les zones de conflit ouvert, les lignes qui permettent de distinguer la guerre juste du mercenariat ou du terrorisme ont radicalement bougé au détriment des perdants.

La guerre impose sa propre logique, ses propres codes et ses propres valeurs !

Et puis, ce qui se passe dans le dramatique théâtre irakien ou syrien est trop complexe, totalement brouillé et trop loin aussi.
L’agenda des politiques de la zone Euro est saturé, et pour cause, il est dédié au laborieux et complexe chantier de la construction des futurs Etats unis d’Europe. On le sait, le péril de la guerre n’est jamais loin y compris en Europe, surtout lorsque la prospérité vient à manquer. On mise sur plus d’économies d’échelle et sur davantage de synergies afin de défendre ses valeurs communes dans un monde si peu sûr. En effet, les stratégies de puissance qui s’affrontent dans tous les domaines, confirment bien que le monde unipolaire appartient au passé. 

Mais les peuples d’Europe craignent de payer les frais de la guerre commerciale et de la concurrence mondiale dévoyée. Ils se sentent peu protégés chez eux, et trop exposés aux forces d’impitoyables marchés mondiaux.
Il n’est donc pas étonnant que l’opinion publique française manifeste d’autres priorités et qu’elle s’intéresse à des inquiétudes in situ.
À cet égard, elle n’est pas singulière. Comme dans l’ensemble des pays européens, les crises économiques et financière ont laissé de sérieuses séquelles, des grosses ardoises aussi.
La relation Etat société n’est pas loin du divorce. On le sait, rien ne sera plus comme au temps des trente glorieuses. On pressent un avenir difficile suite à la dilution des acquis de la nation par un Etat qualifié d’européiste. Il aurait cédé facilement ou avec une molle résistance, selon la majorité aux commandes, aux directives de la technocratie de Bruxelles qui phagocyte les parlements locaux. On trouve que le compte n’est pas bon, que les contre parties ne sont pas équivalentes et que les politiques dissimulent et mentent avec impudence.


Le président francais Emmanuel Macron

Incompris, remontés puis déprimés, on s’enfonce lentement dans un populisme de type isolationniste. Une partie de l’intelligentsia le porte d’ailleurs au grand jour et le déclame même aux heures de grande écoute. On a fini par banaliser l’infâme.
Décomplexé rassure-t-on, il est de plus en plus et mieux assumé. On le rattache au sentiment naturel et légitime de patriotisme. Quand rien ne va plus à gauche et à droite, on se réfugie dans le nationalisme pur et dur, ou dans un nationalisme de type macroniste, sur fond d’européisme et qu’un certain rassemblement national mime assez bien. Marine le Pen a tout compris.

Nationalisme, une valeur sûre alors que la république est tiraillée par des contradictions ?
Atmosphère de fin de cycle pour ce que furent la Droite et la Gauche, deux mammouths battus et, rebattus dernièrement à plates coutures lors des récentes élections européennes. 
L’alternance paisible et de bon aloi au pouvoir entre ces vieux partis ne convient plus surtout aux nouvelles générations qui ne veulent plus revenir aux classiques.
L’échelle des valeurs politiques et morales a évolué dans ce grand désordre mondial.
Le vieux monde a pourtant, survécu in extrémis, à la peste brune.
Crise de conviction, crise de confiance et crise morale.
Comment expliquer ce collapsus ?
Par instinct de survie politique et alors que la faucheuse de l’extrémisme gagne du terrain, on n’a pas trouvé mieux que de faire dans le racolage des voix, et ce, à n’importe quelle compromission.
Une voix, on l’oublie souvent, c’est aussi une âme à apaiser.
À chaque fois, les moments de rassemblement ne tiennent pas au delà de la première année de la mandature présidentielle. On perd ses ouailles car les promesses qui sont émises sont difficilement tenables. Les clivages continuent de s’accentuer, les zones périphériques descellées du pouvoir central s’opposent aux zones urbaines. De plus, il est devenu difficile de reconnaître, dans ce crépuscule moral, des lignes politiques cohérentes. On est désormais partagés, entre autant d’abstentionnistes catégoriques que de votants qui s’expriment en s’alliant à de curieux attelages politiques . On est à l’une des extrêmes de la droite ou de la gauche ; invisibles au centre ; artificiellement en « marche » et de façon poussif en attendant le saut qualitatif que promet ce timide et lointain mouvement écologique.
La croissance livre ses petits chiffres, mais pas assez pour réchauffer les pâles droits humains.
Les retombées positives des mesures économiques ne sont pas suffisantes, en tout cas pas pour une majorité de français dont les droits sociaux sont constamment remis sur le tapis.
Alors, quand le sentiment d’insécurité progresse à mesure de sa propre désespérance, les valeurs morales perdent de leur côte, d’autres valeurs déclinent carrément, car elles coûtent somme toute, trop cher à préserver et encore plus si on s’aventurait à les diffuser.


Marine Lepen, leader du Front National

En France, depuis 2015, les partisans du rétablissement de la peine de mort sont de plus en plus audibles, ils représenteraient à présent près de 52% de la population.

La résurgence du populisme serait-il aussi un effet collatéral d’un terrorisme qui n’a plus de frontières ?
Comment envisager de rapatrier des condamnés à mort sans risquer d’ouvrir un sujet qui fâche autant et qui ouvrirait à son tour, des sujets sous-jacents politiques encore plus problématiques alors que la société est assez fracturée.
Comment défendre pour chaque français, et partout, le principe constitutionnel de l’abolition de la peine de mort. Un principe qui, il faut le rappeler, n’a intégré la loi fondamentale qu’en 2007 après une lutte passionnée qui remonte au XIX siècle.
La réponse actuelle de l’Etat français serait sujette à caution.
Selon les signataires contestataires, l’Etat français a tout bonnement procédé à la « mise en œuvre extraterritoriale de la peine de mort », en abandonnant ses ressortissants aux juges irakiens.
Une position qui violerait l’article 66 alinéa1 de la Constitution qui énonce et sans exception aucune, que : Nul ne peut être condamné à la peine de mort ».

Dans les pays, en état de guerre, et qui, en outre, ne possèdent pas de tradition de respect des droits de l’homme, la justice est, il est vrai, expéditive et les procès inéquitables menés au pas de charge conduisent inéluctablement à la peine capitale, ressortissants comme étrangers pris dans l’engrenage du terrorisme.

Mais ils sont de plus en plus nombreux, ces Etats démocratiques, qui ont fait des droits de l’homme le fondement de leur droit, et qui tournent le dos aux droits de l’homme face aux mutations du crime, devenu transfrontalier atteignant leur périmètre de sécurité.
Pour s’en protéger, on recourt sans état d’âme, à la « théorie de la loi pénale de l’ennemi ». Par ennemi, est entendue, toute personne qui met en danger le droit à la sécurité des autres en usant de la violence.
On considère qu’en raison de l’horreur des crimes commis, le terroriste mériterait d’être exclu des libertés fondamentales que garantissent les Etats de droit.
Les Etats qui pratiquent la peine capitale et les partisans du retour à la peine capitale pour terrorisme, insistent sur son rôle dissuasif. Terreur versus terreur.
Or, ce rôle dissuasif n’a jamais été démontré.
Le terroriste en personne est une arme de guerre, un instrument au profit de la cause pour laquelle il est prêt à mourir. Il a déjà renoncé, pour lui et aussi pour les autres, au droit à la vie.
Le terrorisme de masse n’est pas sensible à la menace de la peine capitale, autrement il serait devenu résiduel à défaut d’être anéanti. En usant de la violence meurtrière, il réussit à éprouver et à mettre à mal voire, à détruire les valeurs de l’autre camp qui capitule surtout lorsque son opinion publique ne lui est pas favorable.
On peut atteindre les fomenteurs du terrorisme mais le vrai combat à mener, consiste à s’attaquer au terrorisme lui même dans ses fondements et ses justifications.
Un Petit bémol à cette complexe entreprise : la notion de terrorisme varie d’un contexte à un autre, et d’un Etat à un autre pas celle des droits de l’homme qui rétrécit comme peau de chagrin lorsque le monopole de la violence est disputé.
L’abolition de la peine de mort peut encore attendre.
Nadia Abdat

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