Abdelkader Laribi : « Les outils numériques et la cartographie sont essentiels pour rationaliser la fertilisation »
Comment optimiser les rendements agricoles tout en préservant des ressources naturelles de plus en plus vulnérables ? Pour l’ENSA, la réponse réside dans la science et l’innovation de précision. À l’occasion du lancement d’un cycle de sensibilisation au profit des fellahs, Abdelkader Laribi nous explique comment le projet EcoFertiS compte introduire l’usage de la cartographie, des biofertilisants et des outils numériques en Algérie pour rompre avec la dépendance exclusive aux engrais chimiques.
Le Jeune Indépendant : L’ENSA a organisé un atelier de formation au profit des agriculteurs sur les bonnes pratiques dans la fertilisation biologique. Pouvez-vous nous tracer les contours de cette formation, une première dans le secteur ?
Abdelkader Laribi : Cette formation, organisée par l’ENSA en coordination avec la Chambre d’Agriculture d’Alger, s’inscrit dans le cadre des activités du projet international EcoFertiS, qui vise à développer des solutions innovantes pour transformer les biodéchets et les effluents d’élevage en engrais écologiques, tout en contribuant à l’amélioration de la santé des sols et à la sécurité alimentaire dans la région méditerranéenne.
L’objectif principal de cette formation est de sensibiliser les agriculteurs aux enjeux d’une fertilisation durable et de leur présenter des alternatives aux pratiques conventionnelles basées exclusivement sur les engrais minéraux. Les participants ont pu découvrir les principes de l’économie circulaire appliquée à l’agriculture, notamment la valorisation des déchets organiques agricoles et urbains comme ressources fertilisantes.
Les échanges ont porté sur plusieurs aspects pratiques. Il a été question du rôle de la matière organique dans le maintien de la fertilité des sols, des techniques de production et d’utilisation des composts et autres fertilisants organiques, des bonnes pratiques de fertilisation permettant d’améliorer l’efficacité des apports nutritifs. La réduction des impacts environnementaux liés à l’utilisation excessive des engrais chimiques ainsi que les perspectives offertes par les biofertilisants et les engrais écologiques développés dans le cadre du projet EcoFertiS ont été également abordés.
Au-delà du transfert des connaissances, cette formation a constitué un espace de dialogue entre chercheurs et agriculteurs, permettant d’identifier les contraintes rencontrées sur le terrain et de discuter des solutions les plus adaptées aux conditions agroécologiques algériennes.
Quel est le système de fertilisation adopté actuellement en Algérie ?
En Algérie, la fertilisation repose principalement sur les engrais minéraux. Cependant, les apports sont souvent réalisés de manière uniforme, alors que les sols présentent une grande variabilité d’une parcelle à l’autre, voire à l’intérieur d’une même parcelle. Le milieu agricole n’étant pas homogène, une gestion efficace de la fertilisation nécessite une connaissance précise de l’état de fertilité des sols et des besoins réels des cultures afin d’optimiser les rendements, de réduire les coûts et de préserver les ressources naturelles, notamment les sols. Cette approche constitue d’ailleurs l’un des fondements de l’agriculture de précision et de la fertilisation raisonnée que nous encourageons aujourd’hui.
Et qu’est-ce que vous préconisez, surtout qu’il est question de s’adapter aux changements climatiques ?
Face aux changements climatiques, qui accentuent la variabilité des rendements et la vulnérabilité des sols, il devient indispensable d’adopter des approches plus précises et plus intégrées de la fertilisation. Nous préconisons en particulier le développement de la cartographie de la fertilité des sols, qui permet de spatialiser les propriétés des sols (matière organique, azote, phosphore, potassium, etc.) et de mieux comprendre leur variabilité au sein d’une même exploitation. Cette démarche est essentielle, car elle met en évidence le fait que le milieu agricole n’est pas homogène et que les besoins des cultures varient dans l’espace.
Sur cette base, il devient possible d’élaborer des recommandations en engrais plus ciblées et plus rationnelles, adaptées aux besoins réels des cultures et aux spécificités de chaque zone de la parcelle. Cela permet de passer d’une fertilisation uniforme à une fertilisation de précision, plus efficace sur le plan agronomique et plus durable sur le plan environnemental.
Nous préconisons également la généralisation des analyses de sols comme base de toute recommandation, l’intégration accrue de la matière organique et des biofertilisants, l’amélioration de l’efficience des engrais minéraux ainsi que l’utilisation des outils numériques, de la télédétection et des SIG (systèmes d’information géographique) pour la gestion des sols.
Ces orientations sont pleinement cohérentes avec les objectifs du projet EcoFertiS, qui vise à promouvoir des solutions innovantes de fertilisation durable et adaptées aux réalités agroécologiques de la région méditerranéenne.
Est-ce que vous prévoyez de nouvelles formations pour les professionnels de l’agriculture ? Si c’est le cas, quels seront les thèmes à aborder selon vous ?
Oui, cette première expérience dans le cadre du projet EcoFertiS, a démontré l’intérêt des agriculteurs pour des formations techniques directement liées à leurs préoccupations quotidiennes. L’ENSA souhaite poursuivre et renforcer ce type d’actions en collaboration avec les partenaires institutionnels et professionnels, notamment les Chambres d’agriculture, les instituts techniques et les organisations professionnelles.
Plusieurs thématiques apparaissent aujourd’hui prioritaires : fertilité et santé des sols, valorisation des biodéchets et économie circulaire, agriculture de précision et outils numériques, irrigation raisonnée et optimisation de l’usage de l’eau. L’objectif est de permettre aux agriculteurs de mieux comprendre les interactions entre le sol, l’eau et la fertilisation, afin d’optimiser les intrants, réduire les coûts de production et renforcer la résilience de leurs exploitations.