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Culture

Abdelkader Djeriou au JI : « Ouled Lahlal était un risque à prendre »

Abdelkader Djeriou au JI :  « Ouled Lahlal était un risque à prendre »

Abdelkader Djeriou, comédien et réalisateur, Merzak dans le feuilleton dramatique « Ouled Lahlal » se confie au Jeune Indépendant. 

JI : Le feuilleton a eu un succès énorme, on a constaté le professionnalisme des acteurs, metteur en scène, des techniciens, etc. Pensiez-vous que « Ouled Lahlal », allait triompher ?

AD : Pour moi un scénario ou un projet, il faut d’abord l’étudier, il faut avoir l’étude du marché, c’est comme n’importe quel projet. Nous avons essayé dans le scénario de cibler plusieurs tranches de public : les femmes battues, l’axe des kidnappings d’enfants, l’axe des femmes stériles, l’axe des problèmes entre la belle-mère et la belle-fille. Nous avons également essayé de cibler le public masculin, parce que généralement les feuilletons s’adressent aux ménagères, aux femmes… Cette fois nous avons essayé d’accrocher aussi les hommes, en général ces derniers ne sont pas une « cible ».
Au début du scénario on a voulu toucher le maximum de téléspectateurs. C’était un risque qu’on a pris, « soit ça marche où soit ça casse ». Et heureusement pour nous ça a marché

Quels sont les « ingrédients » qui ont fait que le feuilleton connaisse ce succès ?
 
Je pense d’abord que c’est l’idée. Elle est originale par le fait d’aller travailler dans un quartier populaire. Déjà traitée au cinéma peut-être… mais à la télévision on n’a jamais parlé de quartier populaire.
Ensuite, c’est le scénario. Le travail de la scénariste Rafika Boujdai et moi-même (ayant participé à son écriture). Nous avons pris tout notre temps pour écrire un scénario cohérant et crédible.
Après il y a, je pense, le travail du réalisateur, nous avons choisi le réalisateur « underground » (Nasreddine Sehili NDLR) qui avait déjà travaillé en Tunisie sur le documentaire traitant des quartiers populaires et cela a très bien marché. La manière de réaliser est aussi importante. Durant tout le tournage du feuilleton, nous avions travaillé « caméra à l’épaule », pas de plans fixes, tout était en mouvement.
Et je pense aussi le casting.
C’est ça les ingrédients pour faire un bon projet. Il faut un scénario, un bon réalisateur, un bon concepteur qui sait ce qu’est le feuilleton, c’est quoi l’âme du feuilleton, et de bons exécutants qui sont les acteurs, il faut de bons acteurs pour porter l’histoire. Et je pense qu’on a eu ces trois ingrédients essentiels, c’est pour cela que cela a plus ou moins bien marché.

Pourquoi le choix de la ville d’Oran, spécialement le quartier « El Derb » pour le tournage du feuilleton ? 

Je pense que c’était par envie de changer, de ne pas retourner à Alger. C’était ça le défi. De ne pas travailler avec l’accent algérois qu’on a l’habitude d’entendre à la télévision durant tous les ramadhans, depuis 1962 jusqu’à nos jours. Donc on a choisi de sortir d’Alger et de découvrir d’autres décors, on voulait sortir de tout ce qui est « villas et autres ». On a choisi le lieu scénique de la fiction : un quartier populaire.
Après plusieurs repérages à Oran, on a découvert El Derb. C’était le bon ! on ne pouvait pas trouver mieux. De plus, c’était plus facile pour nous, car construire un décor ça demande des moyens énormes et par rapport aux autres projets et autres productions diffusés pendant ce ramadhan, « ouled lahlal » est le projet ayant eu le budget le plus faible, on a « galéré » au niveau de la production, d’ailleurs, jusqu’à maintenant toujours pas d’annonceurs, une situation typiquement algérienne : malheureusement nous sommes incapables d’assumer la réussite. C’est un phénomène lorsqu’on a jusqu’à 1 million de vues au bout de 4 à 5 heures pour chaque épisode. C’est énorme ! Ajoutez à cela les reprises de la chanson du générique, les répliques des personnages, les projections publiques des épisodes (plus de 5000 personnes dans un silence absolu, en plein air). Personnellement je n’en revenais pas ! nous avons l’habitude de voir des matchs de foot dans les stades pas les feuilletons. Du jamais vu (rires).
Mais malheureusement il n’y a pas de suivi, pas de critique cinéma, pas de marketing qui se fait derrière. Tout ça est encore nouveau en Algérie.

Pouvez-vous nous parler de la polémique suscitée chez les Oranais dès la diffusion des premiers épisodes ?

La polémique était plus de la manipulation. Une personne anonyme avait brandi durant les rassemblements nocturnes du hirak à Oran une feuille ni signée ni quoique ce soit, avec nos photos sans aucune autre revendication et a partagé cette « prise » sur les réseaux sociaux, et malheureusement cela a été repris par une chaîne de télévision « très connue ». On a riposté le lendemain en descendant, ici à Oran avec l’équipe de « Ouled lahlal » et je pense qu’il n’y a pas meilleure réponse à cela, lorsque 5000 personnes regardent le feuilleton sur une place publique.

Pourquoi les feuilletons algériens ne s’exportent pas comme c’est le cas pour les feuilletons turcs, syriens, égyptiens qui « envahissent » notre paysage médiatique ?

Déjà il faut qu’on libère le public algérien de ces feuilletons, on doit récupérer notre public, c’est la première étape selon moi. On m’a toujours demandé pourquoi je n’ai pas tourné en Egypte ou alors pourquoi votre feuilleton n’est pas diffusé sur les chaînes arabes. L’Algérie, un pays avec une population de 40 ou 45 millions d’habitants, déjà il faut conquérir ce public, il faut commencer à fidéliser notre public aux programmes algériens.
Les Algériens ont regardé « Ouled lahlal », … ils n’ont pas regardé les feuilletons égyptiens, etc. Déjà pour cette année « Ouled lahlal » est le feuilleton numéro un est un produit algérien. On commence à consommer nos produits.
Ensuite, la 2e étape : si on arrive à convaincre notre public on pourra convaincre les autres pays. Sinon comment voulez-vous qu’on puisse persuader un public étranger si on n’arrive pas à le faire avec le nôtre ? Il faut se rapprocher de notre public, être à l’écoute de notre société, la décrypter, il faut être crédible par rapport à notre téléspectateur et à mon avis la priorité n’est pas les pays arabes mais plutôt le Maghreb. Je parle de mon objectif : d’abord conquérir le Maghreb après on peut aller en Syrie, en Égypte, en Turquie. Il ne faut pas oublier que les feuilletons égyptiens ont commencé à produire leurs effets en s’adressant au public égyptien, idem pour les Hindous, même chose pour les Américains.
Lorsque Oliver Stone est venu en Algérie il a été sollicité pour faire un film sur la révolution algérienne, il leur a dit « non ». « Je ne saurai pas travailler sur l’Algérie, par contre il y a des Algériens qui peuvent travailler sur leur pays ».
Donc nous devons travailler d’abord pour notre public ; après si d’autres publics s’intéressent à notre production, il n’y a pas de souci ! il ne faut pas oublier que l’argent de la production appartient d’abord au contribuable algérien. On travaillera pour l’Égypte ou le Qatar le jour où on aura des fonds de ces pays. Mais tant que l’argent est celui des Algériens mon premier objectif est de satisfaire le public algérien.

Seriez-vous intéressé par un projet qui tournerait autour de « hirak » ? Si oui. Dans quel ordre de priorité : en tant que comédien, réalisateur, ou pourquoi pas les deux à la fois ?

Personnellement je préfère le mot révolution au mot « hirak », car il est vrai que c’est une révolution pacifique. Moi mon coup de cœur c’est le métier d’acteur, je préfère être acteur dans les films mais j’ai des penchants également pour l’écriture du scénario, je commence à apprécier l’écriture.
Un film sur le « hirak », donc ! oui, j’aimerai être dans le scénario et l’acting.

Dans vos travaux, le politique et l’artistique se côtoient étroitement. Quelle serait la priorité pour vous, la politique ou l’art ?

Bien sûr l’artiste, mais je m’intéresse à la politique. Je pense que l’art est rebelle donc ça se rejoint. Le métier d’artiste est un métier ou on s’adresse à des foules, à des masses et généralement les politiques ne nous aiment pas parce qu’on leur vole la vedette. Les politiciens pour se faire entendre doivent mentir, pour l’artiste non. On paye le ticket pour voir le spectacle au théâtre ou un film au cinéma. Donc si j’ai à choisir entre l’artiste et le politique je choisis l’artiste bien-sûr. L’art est sincère, contrairement à la politique qui est généralement le mensonge.
Pour moi un artiste doit être connecté à l’actualité politique, je n’arrête pas de le dire. Nous avons une mission et on fait partie de l’avant-garde, on doit éclairer certaines choses par rapport à notre public qui nous connaît : par exemple dans « nass stah » nous dénoncions ce que les Algériens n’osaient pas dire. Les gens parfois ne connaissaient même pas les noms des ministres. Ils ne sont pas forcément politisés. Pendant 20 ans une poignée ou une dizaine de personnes manigançaient et décidaient de l’avenir de 40 millions d’Algériens. Le rôle de l’artiste, du journaliste, des intellectuels est d’éclairer le peuple et moi je m’inscris dans ce courant.

Votre public vous a connu grâce au petit-écran, alors que votre carrière a commencé au théâtre. Un commentaire ?

Le théâtre est la base. C’est l’école.
J’ai commencé dans le théâtre universitaire en tant qu’amateur. Au départ j’étais sans grande conviction en sciences exactes. J’avais l’ambition de devenir pilote mais j’avais vite compris que je n’étais pas fait pour être militaire.
Suite à cela j’ai commencé à faire du théâtre dans une association, ensuite dans un club à l’université. De là j’ai été repéré dans le théâtre régional de Sidi Belabbès où on m’a recruté en tant que comédien professionnel. Là ! j’ai compris que c’est ce que je voulais réellement faire. Donc j’ai travaillé dans le théâtre de Sidi Belabbès, des pièces de Kateb Yacine ainsi que les pièces du théâtre universel. Je pense que tout ce que j’ai appris c’est grâce au théâtre de Sidi Belabbès. D’ailleurs jusqu’à maintenant je suis chef département artistique et technique au théâtre de Belabbès. Le théâtre c’est ma vie !
Ensuite j’ai fait quelques feuilletons à la télévision, mais ce n’était pas ce que je voulais réellement. Après il y a eu l’expérience du film « Zabana », avec Saïd Ould Khelifa qui m’avait vu au théâtre. Egalement j’ai fait quelques expériences au grand écran. Le cinéma qui est un autre monde. Malheureusement il n’y a pas assez de productions cinématographiques en Algérie. Pourtant le cinéma est l’art populaire par excellence, pas de salles, pas de films.
Le public en est privé.
On avait cela à l’époque. Mon père me racontait que Sidi Belabbès était une petite ville avec au minimum 6 ou 7 salles de cinéma, disparues aujourd’hui. C’est malheureux !
On doit investir dans le cinéma, ça peut rapporter de l’argent, c’est une industrie. L’exemple du Maroc, à Ouarzazate c’est des villages pauvres qui ne vivent que du cinéma.

A quand le Fennec d’or, la montée des marches à Cannes ou l’Oscar ?

(rires) sincèrement, les gens qui me connaissent savent très bien que je ne m’affiche jamais dans les soirées de clôtures, etc. Mais l’Oscar oui ! j’aimerais bien un Oscar ! (rires)

 Entretien réalisé pas Amel Saïdi

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