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Op-Ed

A qui la faute ?

Qui peut raisonnablement nier aujourd’hui que l’économie algérienne va mal, très mal. Une économie qui ne produit pas est une économie stérile. Construire, aujourd’hui, l’Algérie ne le fait pas. Je commence par ce secteur pour souligner que dans ce domaine où la main d’œuvre joue un rôle fondamental, là aussi l’Algérie est en totale carence. On ne change pas un état d’esprit après une ou deux législatures.

Nous sommes victimes de la génération des enfants gâtés dont les parents occupés à se construire pour construire l’Algérie ont négligé d’inculquer la valeur du travail et de l’effort à leurs enfants. A tous les niveaux et dans les différentes classes sociales c’est le triomphe du business, celui de la « chippa » (commission), des prétentions injustifiées et des ambitions démesurées. Nous sommes riches, disent les algériens, grands et petits, alors pourquoi donc ne nous prendraient-ils pas en charge ? Que veulent-ils faire de ce trésor qu’ils thésaurisent ? Nous avons droit à une partie de celui-ci pourquoi Dieu ne nous donnent-ils pas nos droits ? Dans ce pays disent-ils en chœur, c’est le règne de la corruption, celui du piston et de la magouille. Ce discours se retrouve partout et toujours et il conclut toutes les discussions de salons et de cafés maures dans toute l’Algérie.

Qu’y a-t-il de vrai dans tous ces bavardages ? La réalité c’est qu’en apparence tout semble marcher à merveille. L’eau coule lorsque nous ouvrons les robinets, les lampes s’allument quand nous appuyons sur les interrupteurs, les écoles et les universités ouvrent leurs portes dans les délais, les stations-service sont toujours ouvertes pour satisfaire la demande des automobilistes, le parc véhicules a été multiplié par cinq et renouvelé en l’espace de 6 ans, la dette interne et externe a été épongée, le douloureux problème des victimes du terrorisme est en voie de règlement, le terrorisme lui-même est en nette régression pour ne pas dire sans espoir, quel tableau idyllique si l’on y ajoute la disparition de la rareté dans les marchés dans toutes sortes de produits, l’abondance qui règne dans le domaine des fruits et légumes et celui de la viande. Normalement je devrais m’arrêter là et dire que cette période celle de 1999 à 2006 a été la meilleure qu’a vécue l’Algérie si l’on y ajoute les dix-huit millions de téléphones portables acquis par les algériens et dont ils paient obligatoirement la consommation. Mais en est-il réellement ainsi ? Revenons un peu en arrière dans l’histoire.

Un auteur autrichien du début du siècle décrivait le mouvement du port de Bougie et l’activité économique et disait : « A présent Bougie tient une place non négligeable parmi les villes côtières algériennes. En ce qui concerne l’importation, elle arrive juste après Oran et ainsi la troisième parmi les ports algériens. Cependant en ce qui concerne l’exportation, elle se range seulement à la cinquième place après les principales villes.

Le volume marchand du port de Bougie pour l’année 1898 présente les chiffres suivants en kilogrammes. Importations : 27.923.229, Exportations : 115.072.931 En 1897, le volume total des échanges commerciaux s’élevaient à 89.000 tonnes, ce qui donne ainsi un accroissement de 26.000 tonnes pour l’année 1898 lequel vient notamment de l’exportation de la chaux. Les autres produits exportés (en dehors de la chaux) sont le vin 71.000 hectolitres, l’Alfa 3.600 tonnes, les figues sèches 520 tonnes, la caroube 25.000 quintaux, le bétail vivant (moutons) 30.000 têtes, le liège 7000 quintaux, des oranges et des mandarines 5.000 quintaux sont aussi exportées, le miel, la cire, les raisins secs, les peaux, l’huile, et le bois en grande quantité.

Efforts algériens

Le trafic des bateaux au port de Bougie était pour l’année 1898 entre ceux qui entraient et ceux qui sortaient de huit cent quatre-vingt-dix bateaux et 317.000 tonnes de chargement. Pour l’année 1897 par contre, le nombre des arrivants et des partants était de huit cent quatre-vingt-sept bateaux et de 218.355 tonnes de chargement ».

Au vu de cette activité intense, les chicaneurs pourraient attribuer ce trafic intense aux efforts des colons.

Mais le même auteur, dans le même ouvrage, parlant de l’activité des nationaux et de leur contribution souligne : « En 1896 le recensement estima le nombre des habitants de Bougie ville à sept mille quatre cent quarante et un dont trois mille sept cent quatre-vingt-trois européens ».

C’est la preuve irréfutable que le mouvement du port, que cette production de toutes sortes est en grande partie le résultat de l’effort des algériens. On en a pour preuve que cette remarque faite par le même auteur qui souligne : « Au seizième siècle Bougie exportait le cuir, tanné ou non, le tanin, les écorces, l’alun, la cire, l’huile, les céréales, des raisins secs, de la laine et du coton qui venaient de Mecila et Biskra, de la poterie et des métaux ».

Ailleurs décrivant la qualité du produit de Bougie il dit : « En raison de cet emplacement protégé, le milieu fertile garantissant toutes sortes de récoltes est favorisé par la profusion de sources d’eau. Les arbres donnent en abondance, notamment les oranges et les mandarines célèbres par leurs saveurs et leurs jus qui apparaissent sur les marchés d’Alger, toujours parmi lm plus précoces » .

Nous voyons donc là, une ville relativement petite d’Algérie, avec son port qui n’a pas arrêté d’exporter ses produits du cru depuis le seizième siècle. A la fin du dix-neuvième siècle la population de Bougie et de ses alentours ne dépassait pas les seize mille âmes.

Elle exportait à partir de son port 76.000 hectolitres de vin soit plus du quart de ce qu’exporte l’Algérie plus d’un siècle après.

Il y a lieu réellement de se poser des questions sur notre pays qui à l’orée du troisième millénaire importe ce dont il se nourrit, ce dont il se vêtit et l’équipement qui lui sert à réaliser le peu de travail qui est fait grâce à une infirme minorité de ses enfants.

Le problème de la responsabilité de cette situation unique au monde se pose pleinement. En premier lieu, on jette son regard vers l’état « la Houkouma ou la Daoula ». Mais en fait, qui a été la Daoula depuis l’indépendance, est-ce le président Ben Bella jusqu’en 1965 ou est-ce le président Boumediene jusqu’en 1978 ou le président Chadli jusqu’en 1991 ou le haut comité d’état après son départ ou est-ce le regretté président Boudiaf ou encore est-ce Zeroual ? Peut-être aussi que la raison de la faillite de l’Algérie est à mettre également sur le compte des différents chefs de gouvernement qui se sont succédés à la tête de l’Algérie ; ou peut être sur celui des 300 ministres qui ont occupé les départements ministériels.

Le coup d’Etat de Zbiri

Ce serait là un raisonnement simpliste et injuste. Dans cette Algérie post indépendante chacun a sa part de responsabilité. Le peuple lui-même y va de la sienne, chacun de nous en faisant partie intégrante. Alors pourquoi cette détérioration dans les valeurs qui font la grandeur ou au moins la stabilité qui aide à survivre et à espérer ? Je ne suis pas de ceux qui accablent les responsables qui se sont succédé à la tête de l’Algérie : le socialisme ? Le président Ben Bella ne pouvait faire autrement en 1962. Sa prise de pouvoir ? Elle s’imposait presque après sept années de luttes intestines de crimes pour le pouvoir au sein de l’ALN et du FLN. Le 19 juin lui-même s’imposait. Pour moi le président Ben Bella s’est laissé entrainer par « Mar3oubat la3lali » (expression populaire : le vent soudain qui surprend dans les hauteurs i.e. la frénésie du pouvoir) II fallait y mettre un frein. En 1965, toute procédure constitutionnelle aurait débouché sur une guerre civile. Je ne fais pas partie non plus de ceux qui disent que le peuple algérien n’est pas mûr pour la démocratie car il est plus mûre pour celle-ci plus que pour n’importe quel tyran. Puis ce fut le coup d’état du colonel Zbiri. Avait-il tort ou raison ? Est-ce que celui-ci s’imposait ? Qui peut prétendre répondre à cette question. De même que la révolution agraire, la révolution industrielle, la révolution culturelle, l’arabisation ? Qui peut aujourd’hui valablement et honnêtement répondre à ces questions ? Quant à la mouvance islamique elle est pour moi le résultat de tous les évènements que j’ai cité qui se sont succédé.

L’adoption du schéma marxiso-nassérien, la rupture linguistique entre deux parties de la population, qui a avantagé l’une par rapport à l’autre, la transformation de l’Algérie en ghetto, la transformation des algériens en consommateurs invétérés, une distribution de salaire lié à la présence d’où la productivité est absente et le mérite inexistants. Mai encore une fois que pouvait faire le président Boumediene. IL a suivi le mouvement du moment. Il a pris le parti de ceux qui nous avaient aidés à nous libérer.

Qui d’autre aurait pu faire une autre politique ? Ouvrir le pays aux occidentaux qui, quelques années avant se sont ligués pour nous faire disparaitre de la carte du monde ?

Notre situation aujourd’hui se présente sous d’heureux auspices. .Ressasser la passe ne contribue qu’à réveiller les démons. La génération de l’indépendance et du socialisme est en voie d’extinction. C’est l’avenir qui compte. Il se résume en quelques mots clés : tout pour la connaissance, le savoir, la formation, l’ouverture, oui l’ouverture. L’Algérie pays pétrolier est battue en brèche par Dubaï. 

Nous sommes en retard

En matière d’investissement les choix stratégiques qui sont faits actuellement sont les seuls possibles : moderniser au maximum l’Algérie et la dotant du maximum de structure de vie, logements, autoroutes, établissements de soins, infrastructures sportives pour relancer notre sport qui se meurt, établissements scolaires et universitaires, centres de recherches. Aller le plus loin possible dans la technologie de pointe, faire appel à l’étranger pour venir sur notre sol exercer et nous communiquer cette technologie qui nous fait tant default.

Former un homme cela demande au moins une génération. L’homme algérien nouveau n’apparaitra pas dans une génération mais dans plusieurs.

Mais tout cela ne se fera pas si l’on ne pousse pas, si l’on ne force pas avec habileté l’algérien à entreprendre. Nous sommes en retard. Nous ne sommes même pas au niveau des derniers des pays qui ont rejoint l’Union Européenne.

Nos ambitions pour le moment doivent rester modestes. Alsthom a un siècle d’existence de même que Boeing. Essayons maintenant d’imiter les dragons de l’Asie du sud-est.

Je dis essayer car les gens de cette région n’ont jamais désappris à travailler. Ce n’est pas le cas de l’Algérie. L’industrie européenne au dix-neuvième siècle s’est faite par les particuliers avec l’aide de l’état, faisons en sorte qu’il en soit ainsi.

Nous ne devons en aucun cas par des mesures financières d’exclusion barrer la route au citoyen algérien et ne pas lui permettre de bénéficier des mannes de son pays. Je ne crois pas au leitmotiv populaire : « ce sont tous des voleurs ! »

Qui peut nier dans le monde la bravoure récente de l’Algérie qui a vaincu les armées de l’OTAN même si cette victoire lui est contestée par les nostalgiques des croisades ? En fait l’Algérie n’a pas été combattue par la France mais par la coalition des occidentaux sous la forme de l’actuel OTAN, comme d’ailleurs en 1830 c’est l’Europe coalisée qui a débarqué à Sidi Fredj.

Qui peut dénier à l’Algérie, depuis les temps immémoriaux, d’avoir lutté pour chasser les différents conquérants qui se sont attaqués à son sol ?

Priorité aux algériens. L’ail algérien doit être consommé avant celui qui nous vient de Chine. N’est-ce pas une honte que nous importions de tous les pays du monde de l’eau sucrée, des chaussures, des gâteaux au goût douteux, des gadgets ?

La grande Chine a été l’un des pays qui nous a le plus apporté dans notre lutte de libération. Elle serait la première à comprendre que pour vaincre les maux qui nous minent : le dénuement, le chômage, le fanatisme, l’analphabétisme, il faut offrir du travail à nos ouvriers, à nos cadres, à nos universitaires, qu’il est légitime pour tout algérien conscient de de consommer algérien.

Avec la formation dans son sens le plug large et le plus concret, avec l’incitation des algériens à entreprendre dans la PME/PMI, grâce à la chance qui a été offerte à l’Algérie ces dernières années, notre pays changera d’aspect à l’horizon 2025. Les prémisses sont déjà là les actions sont menées. Il faut laisser un peu de temps au temps. En conclusion, je crois que l’espoir est grand à moyen terme, que des pas de géant ont été réalisés dans tous les domaines. Je ne crois pas du tout au taux de chômage erronés de 17 et même de 13% publiés par les autorités, comme je ne crois pas que l’éradication du commerce informel, plaie de tous les pays en retard, consiste à pourchasser tous ces malheureux qui le pratiquent dans leur grande majorité faute de mieux sinon à crever la faim.

* Le Docteur Hachemi Larabi est né le 22 avril 1929 à Bougie et décédé le 14 juin 2016 à Alger. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et essais dont « Chroniques d’un algérien heureux » ou « Opinions sur l’économie algérienne ».Titulaire d’un Doctorat d’état en économie, polyglotte, diplômé de Djamâa Zitouna à Tunis et militant de la première heure il fait partie de cette génération pour laquelle l’indépendance de l’Algérie a été la consécration du plus beau de leur rêve et l’Algérie la plus grande de leurs passions. Il a écrit ce texte qui n’a pas été publié à ce jour, en 2006. Le Jeune Indépendant a décidé de le reproduire sur ses colonnes. Il demeure encore d’actualité.

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