-- -- -- / -- -- --
Culture

A Qâa Essor… au fil des vagues, à petites foulées

A Qâa Essor… au fil des vagues, à petites foulées

Par un matin de fin d’été, le chroniqueur qui, misérablement, à la soixantaine largement passé, faisait sa petite trottinette dans un Alger presque vide, sur le front de mer et sur la plage, s’est vu soudainement bien riquiqui… si petit, tellement petit le nain de jardin lorsqu’il a lu sur la Toile que l’Américaine Dyana Nyad – un nom prédestiné – avait, à 64 ans, telle une splendide naïade, couru en 52 heures et 54 minutes chrono les 170 km qui séparent la Floride et la grande ile cubaine !

Et il jure, par Poséidon, Neptune, Océanos, Triton, Amphitrite et par toutes les divinités de la mer, que la performance inouïe de la jeune géronte, si époustouflante, lui a alors coupé le souffle, et scié même les mollets ! Mais il se consolait en se disant que cette dame des flots par elle apprivoisés, est la preuve palpitante que l’âge n’est finalement pas une barrière, un empêchement ou même une excuse ! Et que l’on a finalement l’âge de ses artères et de son propre palpitant ! Y compris ceux du chroniqueur plus que jamais décidé à se délester de son excès de cholestérol, de sa petite brioche et de ses kilos superflus à Qâa Essor, à l’ombre de l’Amirauté, les pieds presque dans l’eau.

Qâa Essor. Littéralement, le «fond du mur, le fondement ou le «bas du mur». En fait, le «pied du rempart», par allusion aux anciennes fortifications de la Basse-Casbah. Pas celles de l’Icosium romaine mais celles de Dzaïr Béni Mezghenna, la fière berbère de Bologguïne Ibnou Ziri (Bologhine). C’est là, au bout de l’effort salvateur, après des foulées le long des boulevards Zighout Youcef et Che Guevara, prolongés par la rue de La Marine, le bain sportif de la jouvence recherchée. Exercice physique, délicieusement narcissique, mais ô combien euphorisant lorsque, après l’adrénaline, vous submergent, face aux flots marins, les afflux de l’endorphine et de la dopamine.

A chacun donc son horizon. Pour l’incomparable et inégalable Dyana Nyad, Cuba. Pour le chroniqueur-coureur pépère, Qâa Essor à Alger. Mais, Qâa Essor, c’est finalement toute une histoire. C’est même un concentré d’histoire. Celle qui s’écrit avec un grand H. Et avec du sang, de la sueur, des larmes et de la poudre. Avec la foudre, au gré des tempêtes et en fonction des fluctuations des appétits des différents envahisseurs et de l’héroïque résistance des Algérois. A Qâa Essor, il y a des âmes, des esprits et des mânes flottants. Ceux de Bologguïne, des tôppanât (tabbanat, batteries de canons) et de Baba Merzoug le célèbre canon sanctifié. Ceux des frères Barberousse, des Beylerbey, des Raïs et leur sublime palais, le Bastion 23 des pachas de la Méditerranée. Et surtout ceux de Sidi Betqa, le Wali Dadda qui aurait soulevé si hauts les flots contre la flotte des envahisseurs conduits par Charles Quint.
Qâa Essor, c’est aussi des cafés jadis chantant. Tels El Qahwa Lékbira, aujourd’hui le Café de La Marine adossé à la Place Hadj Mrizek, le maître du châabi, fils de la rue de Thèbes dans la Haute-Casbah. Là, le thé vert mentholé, face à l’Amirauté et au môle Kheireddine, et, au loin, le Cap Matifou, c’est, preuve par la menthe fraîche, des moments sucrés de khéloui…

A Qâa Essor, c’est, plein les mirettes du coureur à la petite foulée sur le sable, les folles farandoles des mouettes et des goélands. Et, plein les portugaises, le chant primitif et strident de tchoûtchoû mâleh, «l’oiseau salé» marin. Tchoûtchoû, du osmanli «çûçû» et «djoudjou» desquels, dériverait «tchoûtch», surnom typique de l’affection des Algérois. Celle-là même que l’on donne et exprime à un pote apprécié et estimé. « El belda », le «oulid lébled» avec qui on partage le bonheur de vivre dans la ville des mouettes blanches et grises.
En fait, « tchoûtch », aurait une tout autre racine. A la base, un vocable algérois emprunté au langage des pécheurs, mais aussi un terme pied-noir, qui n’avait pas le sens que les Algérois des quartiers populaires et populeux d’Alger lui confèrent de nos jours. A savoir, un pote, un copain, assez proche et suffisamment sympa pour qu’on l’appelle par ce nom affectueux… Chez les pieds-noirs, et dans leur langage fleuri de l’époque, le pataouète, il désignait un visage antipathique, une tronche de voyou. C’est donc une figure péjorative, hostile, un terme de mépris, un sobriquet injurieux équivalent de “face de rat”.

Chez les pécheurs algérois, il désigne tout simplement la raie Pastenague. Nom qu’ils donnaient alors à ce grand poisson qui porte à la naissance de sa queue un dard venimeux particulièrement douloureux pour celui qui s’y frotte. C’est un animal à la chair si peu délectable que les pêcheurs le rejetaient sitôt attrapé, car ils étaient sûrs de ne pas le vendre. Un poisson à la réputation peu ragoûtante. Le nom de Tchoûtch faisait surtout repoussoir, un truc laid à ne pas approcher. Sachant tout cela, cela fait vraiment bizarre de dire à un pote qu’on aime, “saha Tchoûtch” ! Et c’est pour cela que je m’abstiens désormais à dire au directeur du Jeune Indépendant, Kamel Mansari, « saha tchoûtch », même si lui-même ne s’en prive pas !

Enfin, à chacun donc ses kilomètres. Ceux de l’Américaine Diana Nyad qui l’ont menée jusqu’à Cuba. Et ceux du rédacteur de la présente chronique, bien plus courts pour ses jambes, et qui l’amenaient presque tous les matins vers Qâa Essor. Et de là, à travers les milliers de « kilomètres » de l’Histoire et de la culture vers le rêve d’un Alger qui est toujours, malgré l’outrage du temps qui passe et les dommages de la main de l’Homme irresponsable, une belle femme tant aimée. Comme une mère-cité, une épouse-citadelle ou même une maîtresse-ville.

Email
Mot de passe
Prénom
Nom
Email
Mot de passe
Réinitialisez
Email