300 ftours offerts chaque jour aux plus démunis : Les marmites de la générosité
Quelques minutes avant l’adhan du maghreb, l’agitation monte autour du point de distribution de l’ITFC de Ben Aknoun. Les bénévoles se placent derrière les tables, où sont soigneusement disposés les sacs contenant les repas. Dans les minutes qui précèdent la rupture du jeûne, les premiers bénéficiaires arrivent, certains avec discrétion, d’autres pressés par l’heure qui approche. En moins de vingt minutes, près de 300 repas sont distribués dans une atmosphère à la fois intense et fraternelle.
Derrière cette organisation bien rodée se trouve le chef cuisinier Hmimed Raissi, membre permanent de l’association caritative Nass El-Kheir. Autour de lui, une quarantaine de bénévoles, pour la plupart des étudiants, s’activent chaque jour du mois sacré pour préparer et distribuer des repas aux personnes dans le besoin.
Car bien avant l’heure du ftour, le travail commence dans le laboratoire du chef Raissi, situé à Oued Romane. Dès les premières heures de la matinée, les marmites sont installées sur les fourneaux, les légumes sont lavés et découpés, les épices commencent à parfumer l’air. Dans cette cuisine animée, chacun connaît son rôle. Certains préparent la chorba, d’autres s’occupent du deuxième plat ou du conditionnement des repas. Entre gestes précis et échanges complices, la solidarité se construit au rythme des préparations.
Natif de Bab El-Oued, Hmimed Raissi a confié au Jeune Indépendant que cet engagement lui vient d’une éducation profondément ancrée dans les valeurs de partage et de générosité. « Ces gestes de bienfaisance m’ont été transmis par mes parents. A l’époque, mon père était marchand de légumes et je le voyais, durant le mois sacré, venir en aide aux familles nécessiteuses. Cet esprit de solidarité ne m’a jamais quitté », raconte-t-il avec émotion.
Membre permanent du haut conseil de l’association Nass El-Kheir depuis 2015, le chef cuisinier s’investit depuis plus de quatorze ans dans des actions de solidarité. Pour lui, le ramadan est un moment privilégié pour renforcer les élans d’entraide. « C’est une période propice pour multiplier les bonnes actions, notamment en venant en aide aux plus démunis », souligne-t-il.
Chaque jour, la préparation des repas représente un véritable défi logistique. L’organisation doit être précise pour que les plats soient prêts à temps et distribués avant la rupture du jeûne. « Avec mon équipe, nous préparons environ 300 repas quotidiennement. Nous aurions aimé en faire davantage, mais à part l’opérateur Ooredoo, nous n’avons pas reçu beaucoup de soutien de la part des sponsors », explique le chef.
Evoquant les dons des citoyens, il ajoute que la situation est plus difficile cette année. « Les contributions sont moins nombreuses et la vie est devenue encore plus chère que l’an dernier », confie-t-il.
Malgré ces moyens limités, l’équipe veille à proposer des repas complets et équilibrés. Pour le chef Raissi, il est important que chaque bénéficiaire puisse rompre le jeûne dignement. « Nous essayons toujours d’offrir un bon repas pour l’iftar, avec un menu de qualité. La personne qui vient ici doit pouvoir manger un repas digne et équilibré. J’essaie également de varier les menus », précise-t-il.
La qualité des produits constitue d’ailleurs une priorité. Chaque matin, le chef se rend lui-même au marché pour sélectionner les ingrédients nécessaires à la préparation des repas. « Je choisis personnellement les légumes et la viande. Pour cette dernière, je privilégie des morceaux adaptés à la cuisson, ni trop gros ni trop secs. Quant aux légumes, je m’approvisionne auprès de commerçants que je connais bien », explique-t-il.
Certains produits sont achetés quotidiennement afin de garantir leur fraîcheur, notamment les légumes nécessaires à la préparation des plats du jour. Cette attention portée aux ingrédients permet d’assurer des repas équilibrés et savoureux. Pour le chef Raissi, cette initiative dépasse largement le simple cadre associatif. « Pour moi, c’est presque un devoir. Ce n’est pas seulement une activité caritative, c’est aussi une responsabilité humaine et citoyenne », affirme-t-il.
Les kits distribués pour le ftour sont composés de trois dattes, de trois boules de pain, d’une bouteille d’eau, d’une chorba et d’un deuxième plat, selon le menu du jour. Tout au long du mois sacré, ces repas sont distribués dans plusieurs points situés au niveau de l’ITFC de Ben Aknoun.
Les bénéficiaires ne sont pas uniquement des étudiants. Parmi eux figurent également des personnes âgées et des citoyens modestes qui n’ont parfois pas les moyens de s’offrir un repas pour la rupture du jeûne. « Certains viennent avec beaucoup de pudeur », confie le chef. Cette année, la mobilisation des bénévoles a été particulièrement importante. Une quarantaine d’étudiants résidant dans différents centres universitaires d’Alger participent chaque jour à la préparation et à la distribution des repas. « Ils sont très assidus et impliqués », souligne M. Raissi.
Une équipe de bénévoles engagée
Dans la cuisine, l’ambiance est à la fois studieuse et conviviale. Les casseroles bouillonnent, les plateaux s’alignent et les mains s’activent dans un ballet parfaitement orchestré. Le chef supervise les préparations tout en partageant ses conseils et son expérience avec les bénévoles qui l’entourent.
En plus de l’aspect solidaire, cette initiative constitue également un véritable espace d’apprentissage et de transmission. Il explique que le travail se fait « dans une ambiance familiale. Cette action permet aussi à ces jeunes d’apprendre à cuisiner et de comprendre l’importance de réduire le gaspillage alimentaire ».
Les bénévoles participent activement à la préparation de différents plats et desserts. « Pour la célébration du 8 mars, nous avons réalisé un grand gâteau. Les autres jours, nous préparons des tartes aux fraises ou au citron, du tiramisu, mais aussi des pizzas ou des cocas. Pour certains jeunes qui n’ont jamais vraiment cuisiné chez eux, c’est une véritable découverte », ajoute le chef.
Pour Chahrazad, étudiante à l’université de Bouzaréah, cette expérience est particulièrement marquante car, selon elle, « c’est la première fois que je passe le ramadan loin de ma famille, qui vit à Ouargla. Etre au sein de cette équipe me donne l’impression d’être un peu en famille. Ce lieu a vraiment créé un esprit de fraternité ». Elle confie que « nous avons beaucoup appris grâce à lui. Il nous transmet son savoir et ses techniques. Nous l’aidons dans toutes les étapes, de la préparation des plats au conditionnement des repas », explique-t-elle.
Kaoutar, étudiante en sciences biologiques, participe pour la deuxième année consécutive à ce type d’initiative. « Pendant le ramadan, chacun cherche à accomplir de bonnes actions. Ce genre d’initiative est une belle occasion de faire le bien et d’accumuler des hassanate », affirme-t-elle. Pour elle, cette expérience rappelle surtout l’importance de la solidarité. « Cela nous fait prendre conscience que beaucoup de personnes ont du mal à trouver de quoi rompre le jeûne. Ce mois nous invite à ressentir la situation des autres et à faire preuve de générosité », ajoute-t-elle.
De son côté, Haroune Zine Eddine, 28 ans, occupe bénévolement depuis six ans le poste de responsable des finances au sein de l’association Nass El-Kheir. Selon lui, l’opération de cette année a été lancée à la dernière minute par les responsables. « Nous avons réussi à constituer une petite équipe qui travaille dans un véritable esprit de famille. Avec la fin du ramadan qui approche, nous savons que nous aurons du mal à nous séparer sans émotion, comme chaque année », confie-t-il.
Pour Haroune, la distribution des repas avant le ftour reste un moment particulièrement intense, car « c’est un véritable pic d’adrénaline : distribuer 300 repas en moins de vingt minutes, avec un temps très limité et la fatigue du jeûne. Mais au final, le bonheur et la satisfaction que l’on ressent compensent largement tous les efforts », conclut-il.