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Nationale

1er Novembre: Faut-il sauver la révolution ?

1er Novembre: Faut-il sauver la révolution ?

A soixante et un an, le retraité de cet établissement public est conscient qu’il vient de perdre ses attributs d’intellectuel depuis bien des décennies.

Il se réconforte dans les souvenirs et la lecture des récits d’histoire. Il suit ainsi les dérapages ou les cris de cœur des uns et des autres, les oublis célèbres et les oubliettes anonymes, les légendes préfabriquées, les aventures mouvementées et les « petites » faiblesses des « chefs » et des « sous-chefs », les révélations calculées au temps de la rente et des « pensions », les mensonges débridés et les mauvaises surprises aussi bien des valeureux que des traîtres.

Ce féru de la guerre de libération, né présumé en novembre 1954, n’est ni fils de chahid ni fils de moudjahid.
Il n’est ni « ben harki » ni « oulid la SAS », il n’est rien que l’aîné d’un berger khamass.

Il est encore loin d’être convaincu qu’il est citoyen de sa République, lui qui a pourtant été un cadre honnête de l’administration, un parfait exécutant des directives et des « instructions » officielles. Toute sa carrière d’agent ou de fonctionnaire, il éplucha les ouvrages et les livres d’histoire de cette révolution, les écrits anciens et récents, les « mémoires » et les « témoignages » des deux ou des « trois » camps. Il peut maintenant les raconter en une journée.

Au bout de sa vie de lecteur, il ne comprend toujours pas pourquoi Yacef Saadi a critiqué Larbi Ben Mhidi ou Louiza Ighilahriz.
Comme il ne sait pas pourquoi ce Saadi, l’homme de la bataille d’Alger, a accusé Zohra Drif-Bitat d’avoir révélé le refuge de Hassiba Benbouali.

Il ne sait toujours rien de l’affaire de la « Bleuite » et des supposés carnages qui ont ciblé de jeunes lycéens et des étudiants, du guet-apens ficelé pour liquider les colonels Amirouche et Si Haouès, de l’assassinat de Abane Ramdane, de l’exécution de Abbas Laghrour, bras droit de Benboulaïd, de la disparition de Chihani ou de Laadjoul, du complot des colonels, de la scabreuse affaire de Si Salah et de son voyage à l’Elysée, des ralliements en masse à l’ALN des frontières des officiers, des sous-officiers et des soldats algériens de l’armée française, des clauses secrètes des accords d’Evian, des négociations entre le GPRA et l’OAS, de la fuite généralisée des pieds-noirs.

Il ne comprend toujours pas les polémiques nées maintenant, comme les accusations de Saïd Sadi sur la double casquette de Ben Bella (agent au profit des services égyptiens) ou sur Messali Hadj, qualifié de traître à la patrie.

Il ne comprend toujours pas pourquoi Benaouda avec ses 92 ans, le dernier rescapé des « fameux 22 », lance des banderilles à l’endroit du général Khaled Nezzar, accusé de tous les maux, comme l’a fait, il y a longtemps, un ancien chef de gouvernement du nom de Abdelhamid Brahimi, qui dira que Nezzar est le chef « autoproclamé » du « hizb frança » en Algérie.
Il ne sait pas également pourquoi Mohamed Boudiaf, dès sa prise de fonction en tant que chef du Haut-Comité d’Etat en 1992, change l’appellation de deux grands boulevards de la capitale, alors que les noms qu’ils portent sont censés être ceux de moudjahidine de la Révolution.

Qui dit vrai ? Qui ment ? Qui manipule ? Pourtant, il lira les « témoignages » de Benyoucef Benkhedda, de Ali Kafi, de Taleb Ibrahimi, de Ali Haroun, de Tahar Zbiri, de Chadli Bendjedid. Il consulta les autres ouvrages d’historiens français et de l’autre rive, des « romans » et des récits des anciens appelés de l’armée coloniale. Il ne rata aucun documentaire national et étranger, aucun film ou émission consacrée à l’histoire de son pays. Son esprit est devenu totalement « brouillé » par tant d’incompréhensions, par tant de contradictions, par tant de lectures totalement vraies-fausses ou fausses-vraies.

Que dira-t-il à sa progéniture ? Que va-t-il enseigner à ses propres enfants ? Que cette révolution était plus idéale que la Révolution de 1789, qu’elle fut populaire, emmenée par des enfants « indigènes » du bas peuple, qu’elle fut héroïque et que les « khaoua » n’étaient pas des anges mais des êtres humains qui ont des caractères, des passions et des sentiments.

Que dira-t-il en ces temps de turbulences où la mode est aux « révélations » de dernière minute ou aux témoignages du dernier quart d’heure ? Notre bon retraité intellectuel est tellement embarqué par ce brouillard qu’il ne sait quoi dire, ni pour lui même, ni pour les autres. Est-il venu le temps où il faut sauver la Révolution, son esprit et ses valeurs de ces « dérapages », de ces « règlement de compte » personnalisés ?

Un jour, un valeureux chef de la Révolution, connu pour sa loyauté et son franc-parler, a décidé d’écrire ses mémoires.

Quand il a achevé le manuscrit, il le présenta à sa fille pour une première lecture. Le constat de cette dernière était terrible : « On dirait que vous avez fait la guerre entre vous et non contre la France ! ». C’est cette sentence toute vraie qui le convainquit à ne pas éditer ses mémoires et ses souvenirs.

C’est peut-être cela aussi qui poussa tant de moudjahidine à ne plus faire d’évocation, à ne plus parler d’héroïsme, à se confiner dans des silences complices, lâches et soupçonneux. C’est aussi cela qui a empêché peut-être Boussouf, Khider ou Krim de publier leurs « souvenirs ».

C’est encore cela (mais pour d’autres buts inavoués) qui semble convaincre certains dans l’Administration française de ne pas rendre publiques les archives coloniales, encore sous scellés pour des décennies à Aix-en-Provence ou ailleurs. C’est encore cela sans doute qui convainquit d’autres, chez nous cette fois-ci, de ne pas ouvrir les archives du FLN ou du MALG (service secret de l’ALN), celles-là mêmes qui se trouvent aussi bien à Tunis, à Oujda, qu’à Tripoli ou au Caire.

Les bombes « historiques » qui ont explosé récemment augurent sans doute d’une bataille de mémoire, qui finira par avoir lieu. Une bataille qui risque de n’intéresser personne parmi nos petits-enfants, ceux-là mêmes qui vont gérer ce pays dans trente ou cinquante ans.

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