Ma descente en enfer a été très progressive. J’ai toujours aimé la défonce. Mon premier joint, je l’ai pris à l’âge de 15 ans. J’étais à la plage avec des copains. C’était un cercle de garçons bien. Il y avait deux ou trois «tchi-tchi», deux ou trois faisant partie, comme moi, de la classe moyenne et deux ou trois «houmistes» qui tournaient avec nous. L’un de nous avait une moto et c’était lui qui allait nous acheter du haschich. On fumait, cela dit, rarement, et on buvait peu de vin, mais jamais de «zombreto» (de la limonade mélangée à l’alcool à brûler, NDLR) qui était un truc de clochards. Mais je dois avouer qu’il m’est arrivé des années plus tard de boire du «zombreto» lorsque j’étais devenu alcoolique.
Le départ
Au début des années 1980, je suis parti en France pour faire des études en sciences humaines. J’avais 18 ans. En parallèle, je travaillais, tour à tour, comme veilleur de nuit, barman, chauffeur de maître, baby- sitter, je donnais des cours à des adolescents et j’ai même été gigolo.
Mon premier lieu de résidence était en province. Je buvais un tout petit peu lors des soirées en boîte. En fin de compte, j’en ai eu marre de la petite ville où l’on s’ennuyait comme un poteau ; alors, j’ai décidé de monter à Paris. Et là, j’ai commencé à fumer des pétards de plus en plus régulièrement. Ainsi, de 20 à 30 ans, j’ai fumé tous les jours. Dès le matin, j’allumais le joint que je n’avais pas terminé la veille. A l’époque, je ne fumais même pas des cigarettes, mais uniquement des joints, et je suis incapable de dire combien de fois par jour. En fait, parce que c’était facile à trouver. En France, c’est connu, les gens fument beaucoup. C’est parmi les peuples d’Europe que les gens fument le plus, et pas uniquement les jeunes. Je parle de l’herbe, bien sûr. Et puis, ce n’était pas très cher. On se mettait à plusieurs pour en acheter ; comme ça on pouvait s’en procurer à bon prix. Pendant cette période, je commençais également à boire de plus en plus régulièrement. De la bière et du vin essentiellement. Je n’étais pas encore arrivé aux alcools forts. De temps en temps, une ou deux fois par an, il m’arrivait de prendre une ligne de coke ou une dose d’héroïne. Les expériences
J’étais toujours partant pour les expériences. J’ai même pris du crack une fois. C’était d’ailleurs la première et la dernière. Ce jour-là, je me rappelle que c’était la fête de l’huma. J’étais avec un ami qui était, lui, polytoxicomane lourd. Nous avons bu (rires), fumé du H, puis nous avons entendu parler d’une autre fête. Nous sommes donc allés chez des Blacks acheter de l’héro. Je précise que je ne me suis jamais piqué.
J’ai toujours sniffé. Nous avons pris de l’héro, fait la fête jusqu’au petit matin, puis le copain m’a dit : «Viens, on va la Villette, on va acheter du crack pour l’essayer.» Quand j’ai tiré sur la pipe, j’ai eu la sensation physique de décoller vers le ciel comme une fusée. Je me suis ensuite allongé pour dormir pendant 15 heures. Depuis ce jour, je n’ai plus retouché à cette merde.
Le crack, je ne saurai pas vraiment vous dire ce que c’est. Si je ne me trompe pas, ce sont des déchets de cocaïne tassés et mélangés à des produits chimiques. Ça se fume en une ou deux taffes. Ce sont de petites galettes qu’on met dans une espèce de pipe. C’est une drogue extrêmement violente. Je me rappelle que dans le quartier où j’habitais, je voyais des mecs en manque chercher par terre pour éventuellement trouver des miettes qu’ils avaient fait tomber quand ils étaient défoncés.
De temps en temps, je tapais de l’héro et de la coke. La coke est une drogue physique. Elle ne provoque pas vraiment de délire psychologique ni d’hallucinations. La toute première fois de ma vie où j’ai pris de la cocaïne, je devais avoir 24 ans. C’était en Espagne où j’étais en vacances avec une nana. C’est un certain David que tout le monde appelait Jazz qui m’avait fait essayer cela. On avait fait la fête toute la nuit à Puerto de la Selva, un petit port près de la frontière française, où les boîtes ne ferment pas. A 7 heures, le matin, j’ai dit à Jazz : «Finalement, la coke ce n’est pas très intéressant. Je ne me sens pas plus défoncé que d’habitude.» Il m’a alors répondu : «Ecoute, ça fait 24 heures que tu fumes, tu bois, tu danses et tu es en pleine forme.» C’est ça la coke !
L’héroïne, c’est le contraire. Si tu dépasses un tout petit peu la dose (mais ça dépend des gens), tu piques du nez, tu t’endors… mais je ne saurai pas vraiment décrire l’état dans lequel j’étais. Avec l’héro tu te sens fort, indestructible. Tu as une telle assurance que même lorsque tu t’embrouilles avec un mec de 2 mètres, il sent ta détermination et il hésite. Sauf si tu tombes sur un cinglé, les choses peuvent tourner mal. Ça, c’est dans le cas où tu sniffes. En se piquant, cela doit être pire j’imagine. L’activité neuronale, si l’on peut parler comme ça, est plus intense et le délire trop fort. Mais moi je ne l’ai jamais fait. J’ai toujours eu peur de jouer à ça.
En revanche, je sais que les psychotropes de type LSD ou les champignons hallucinogènes (j’en ai mangé quelquefois) te font voir plein de trucs. Ça peut être n’importe quoi d’agréable ou de désagréable. Je me souviens que la première fois où j’ai consommé des champignons, j’étais allongé sur mon lit et je voyais des montagnes roses en train de bouger comme des corps de femmes.
La dépendance
Jusqu’à l’âge de trente ans, je n’étais pas encore tombé dans l’enfer des drogues dures. Mais le shit, c’était tous les jours, sauf lorsque je tombais en panne. A Paris, au mois d’août, c’est difficile d’en trouver. Tous les Arabes et les Blacks sont au bled (rires). Il faut donc prendre ses précautions et s’approvisionner avant.
Ma première rupture amoureuse m’a fait énormément mal. C’était une femme avec laquelle j’ai longtemps vécu. Je me suis alors mis à fumer et à boire beaucoup, mais aussi à me taper toutes les nanas qui passaient sur mon chemin. Toutes ! La première qui me disait oui, peut-être, ou qui formulait un non hésitant je l’embarquais.
J’ai finalement résolu, quelques mois plus tard, de tout arrêter, après avoir rencontré celle qui allait devenir ma première femme et la mère de mes enfants.
Pendant une année, c’était la diète. Professionnellement, je me débrouillais pas mal. A tel point qu’une de mes connaissances m’avait proposé de rejoindre sa boîte de conseil en marketing où je me suis révélé assez bon. D’ailleurs, plus tard, j’ai été recruté par une grosse compagnie, et c’est ainsi que j’ai fait carrière dans ce métier.
J’ai recommencé à fumer de l’herbe et à boire, mais modérément ; seulement le soir en mangeant. Au tournant des années 2000, j’ai décidé de me lancer en free lance. On avait changé de logement et loué un superbe appartement. Pour faire face au nouveau train de vie, je me suis mis à bosser comme un malade. Durant les périodes où j’avais de grosses charges de travail, je prenais régulièrement de la coke ou de l’héro. Parfois, je mélangeais les deux pour contrebalancer les effets et pouvoir ainsi travailler. J’avais la résistance physique grâce à la cocaïne, et le «kheloui» grâce à l’héroïne.
La crash
En 2001, deux événements ont totalement bouleversé ma vie. D’abord, j’ai perdu un membre de ma famille qui m’était très cher. C’était pour moi un sacré choc. Ensuite, il y a eu le 11 septembre. Je me souviens qu’il était 15 heures. J’étais en train de manger dans un café quand j’ai vu à la télévision un avion qui pénétrait dans une tour. Je me suis dit, c’est bizarre. J’ai continué de manger puis, un peu plus tard, j’ai vu un autre avion se flanquer dans une deuxième tour. Vous savez, ce jour-là, Paris s’est arrêté de fonctionner. Le monde entier d’ailleurs a cessé de fonctionner. Dans la rue, dans les magasins, tout le monde était branché sur la radio. Je suis rentré au bureau. J’ai raconté aux collègues ce qui venait de se passer. Ils n’en revenaient pas. Ils ont alors allumé la radio et se sont rendu compte que c’était vrai. Alors, je leur ai dit je rentre à la maison. Je ne bosse pas aujourd’hui. La patronne de la boîte avec laquelle je partageais les locaux m’a dit : «Pourquoi tu rentres à la maison ?» Je lui ai alors répondu : «Pour regarder les images et jouir devant.» La seule qui avait rigolé était une stagiaire beur. Je plaisantais évidemment. Je suis contre ce qui s’est passé, mais c’était quand même intense. C’était fou. Ce jour-là, à Barbès, une bande de jeunes Arabes clandestins sont sortis manifester en criant : «Vive Ben Laden, chikour el marikane ! » (Rires). C’était rigolo comme tout. Ce n’étaient pas des beurs, mais des blédards 100% qui en avait gros sur le cœur.
Passé le choc du 11 septembre, j’ai compris que j’allais traverser une période noire. J’avais quatre grandes commandes pour de grosses compagnies de publicité dont deux dans le tourisme et une dans l’aviation. L’un des clients m’avait appelé le lendemain pour tout annuler, prétextant que tout était gelé. L’année 2001 a été catastrophique pour le tertiaire en France. Les grosses compagnies ont perdu du budget ; alors, ils se sont débarrassés en premier des free lance. Pendant 4 mois, je n’avais fait rentrer aucun sou. J’avais des économies, mais c’est parti dans la dope. Heureusement que ma femme travaillait. Après ça, j’ai vraiment plongé. J’étais dans une détresse que je ne pouvais même pas imaginer avant.
J’ai réussi à trouver un job quelques mois plus tard, sauf qu’à ce moment-là j’étais définitivement accro. Dès que je me réveillais, j’allais directement aux toilettes me faire une ligne de coke. C’était devenu mon carburant sans lequel je ne pouvais pas démarrer. Je prenais facilement 2 à 3 grammes par jour. C’est énorme !
La quantité consommée dépend de la qualité de la came. Car il arrive souvent qu’on la coupe (mélange) avec tout et n’importe quoi. De la farine par exemple. Et quand elle n’est pas bonne, tu en consommes beaucoup pour retrouver l’effet. Si elle est bonne, tu fais une bonne grosse ligne, ça te tient plusieurs heures. Sinon, au bout de 20 minutes, tu as envie de taper.
Et ça faisait 6 mois que je tapais tous les jours des drogues dures. Heureusement que l’argent rentrait, mais j’ai eu quand même de grosses difficultés car j’étais nul en gestion personnelle.
J’ai eu une période de consommation de drogues dures relativement courte par rapport à d’autres. Disons de 2000 à 2004. Evidemment, l’effet sur le porte-monnaie était catastrophique, bien qu’à l’époque je gagnais beaucoup d’argent. Je ne sais pas combien je dépensais à l’époque… (silence). Il faut que j’essaie de me replonger dans mes souvenirs et comme je les ai effacés depuis... Je pense que j’y consacrais au minimum l’équivalent de 15 euros par jour. J’achetais en gros une fois par semaine pour réduire le coût. L’ennui, c’est que j’en prenais de plus en plus. C’est comme pour l’alcool. Si tu achètes une grande bouteille de whisky, tu risques de la finir aussi rapidement qu’une petite. C’est mauvais pour la poche et pour la santé.
L’horreur
J’ai un copain qui, lui, est tombé encore plus bas. Le pauvre, il ne vit plus que pour ça. C’est en même temps sa consommation et son gagne-pain. Il ne sait rien faire d’autre. Aujourd’hui, c’est devenu un véritable squelette. Il a perdu toutes ses dents. Il habite dans une chambre d’hôtel pourrie depuis des années. Un jour, il m’avait appelé pour me dire qu’il était comme un fou parce qu’il avait le nez bouché et qu’il ne pouvait pas sniffer de l’héroïne. Il était prêt à utiliser le tire-bouchon pour se décongestionner. Sa vie se résume à ça : il se lève tard. Il prend un café crème avec des croissants. D’ailleurs, il ne peut plus rien manger d’autre que des soupes, des yaourts et des jus. Ensuite, il s’en va acheter sa drogue. Il livre ses clients. Il revient dans sa chambre en soirée puis s’installe devant la télé et commence à se doper. C’est un gars très gentil, mais qui a mal commencé sa vie dans un orphelinat, ici en Algérie. Il est parti en France à l’âge de 20 ans. Maintenant, il a largement dépassé la cinquantaine. Au début, il dealait seulement. Peu après, le piège s’est refermé sur lui. Quand tu as de la drogue tout le temps sous la main, un jour ou l’autre tu en goûtes. Aujourd’hui, il a perdu sa femme et il ne voit plus sa fille depuis des années. Il a atteint le point de non-retour. Pour lui, c’est fini. Moi au moins j’avais les ressources intellectuelles, psychologiques et l’éducation pour m’en sortir. Même quand j’étais au plus bas, j’avais la conviction, l’obsession même, de me tirer de là. Comme me le dit souvent un ami, «tu es parti en enfer et tu ne t’es pas brûlé». Enfin, un peu quand même, mais j’ai réussi à me sauver. Je garde cependant de sérieuses séquelles. Par exemple, j’ai mis du temps pour me réhabituer à dormir d’un sommeil profond. Quand tu te retrouves dans la rue, tu ne dors plus que d’un œil.
L’un des quartiers de Paris où la dope circule beaucoup, c’est le 10e arrondissement. Mais il y a plus ahurissant encore. A Gennevilliers, dans la banlieue nord, il y avait une cité pourrie où les dealers étaient organisés comme une armée. Tu gares ta voiture. Tu entres dans un immeuble. Tu donnes l’argent à des types encagoulés, gantés et armés. Tu traverses tout le couloir pour arriver finalement devant un guichet où quelqu’un te donne ta came. Il y a même des salles où tu peux te shooter sur place.
La survie
Le jour où j’ai décidé d’arrêter, je venais de terminer une période très difficile. Séparé de mes gosses, je vivais à droite et à gauche et même parfois dans la rue, parce que je n’avais plus ou aller. Ma femme était auparavant partie. Je la comprends, elle voulait mettre les enfants à l’abri. Elle a eu raison d’ailleurs.
J’ai réussi à me débrouiller 160 euros avec lequels j’ai acheté de l’héro, de l’alcool et du néo-codion (codéine) pour amortir le choc, comme font tous les toxicomanes.
J’ai acheté aussi de la bouffe puis je suis allé voir un couple d’amis qui habitait près du deux-pièces que j’avais réussi à louer.
J’ai donné à ces amis la clé et je leur ai demandé de m’enfermer et de ne pas venir me chercher pendant dix jours. J’ai consommé les 5 grammes que j’avais la nuit même. Juste après, le supplice a commencé. Je voulais me jeter du cinquième étage, mais cette fois-ci j’étais déterminé à résister. Quand tu es en manque d’héroïne, tu tombes malade physiquement et psychologiquement.
Tu n’as plus envie de vivre. Tu es dans un état de faiblesse extrême. Tu as très mal aux reins, tu vomis et tu as la diarrhée. La vraie descente peut durer de 2 à 3 jours. Là, tout peut arriver. On peut se tuer ou agresser. Encore faut-il avoir la force physique de le faire. Moi, le pire que j’ai fait dans ma carrière de drogué, c’était de vendre la gourmette que j’avais depuis mon enfance, ainsi que mes livres.
Au bout d’une semaine, la femme de mon ami est venue me voir. Elle m’a dit que j’allais mieux, puis elle m’a dit d’aller me laver.
Je ne m’étais pas lavé durant toute la semaine. Et c’est elle qui a nettoyé l’appartement.
Depuis, je n’ai plus touché à la came. Cela fait quatre ans maintenant ; mais j’ai compensé malheureusement par l’alcool. Un problème que je dois absolument régler. En tout cas, je sais que je reviens quand même de très, très loin. M. B.
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