Besma Khelfaoui, veuve de Chokri Belaïd, au Jeune Indépendant :

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«Un bain de sang à l’algérienne n’est pas à écarter»

L’endroit où a été assassiné Chowki Belaïd était rempli de fleurs et les gens continuaient de rendre hommage au défunt. Mais un détail nous a surpris : une stèle brisée déposée la veille, mais simplement posée à terre.

Selon un jeune faisant partie de l’organisation, cette œuvre artistique a été brisée deux heures après avoir été déposée par des artistes qui voulaient rendre hommage et à leur manière au défunt Chowki Belaïd. Des informations non encore confirmées par la police tunisienne font état de deux personnes habitant le même immeuble, au 7e étage, qui auraient été identifiées comme étant les auteurs de cette forfaiture. Ils seraient, d’après des témoignages, des proches du mouvement Ennahda. La police présente sur les lieux serait venue spécialement pour les arrêter. Notre arrivée au domicile de Mme Besma a coïncidé avec celle du porte-parole de l’UGTT, Samy Tahri, qui nous servira de guide. Mais notre rendez-vous sera décalé de deux heures du fait que Mme Besma, qui nous a demandé de l’excuser, devait rejoindre l’ambassade de France aux fins d’obtention d’un visa d’entrée. Elle est invitée à rejoindre la capitale française pour donner une série de conférences et d’entretiens avec la presse française.
 
Le Jeune Indépendant : Plus de dix jours après l’assassinat de votre mari, avez-vous eu connaissance de quelques indices sur une piste
sérieuse ?
Mme Besma Khelfaoui : Nous n’avons aucun indice pour l’instant nous permettant d’indiquer clairement une piste sérieuse. Dernièrement, j’ai été convoquée à la brigade de police et je leur ai indiqué ce que je savais. On m’a promis de me rappeler pour m’annoncer la capture des assassins. Parallèlement, le ministère de l’Intérieur s’est engagé à organiser une conférence de presse hebdomadaire pour donner de nouveaux éléments liés à cette affaire. Depuis, c’est le silence radio !
 Accusez-vous directement une partie quelconque ?
La responsabilité politique est nommée directement. J’accuse ouvertement le parti Ennahda. C’est ce parti qui est en train de cultiver la violence, les menaces physiques et les appels à la mort dans les mosquées. C’est le discours développé depuis longtemps par Ennahda. De plus, il refuse d’appliquer la loi pour les personnes qui appellent au meurtre. C’est ce même parti qui gère le ministère de l’Intérieur et celui de la Justice. C’est le seul parti responsable politiquement. Ensuite, c’est le gouvernement qui vient en second, puisqu’il lui revient d’assumer la sécurité de tous les citoyens.
Qu’attendez-vous justement de la classe politique ? Qu’elle prenne davantage ses responsabilités pour dénoncer la violence et la prendre à bras-le-corps sous toutes ses formes ?
Aujourd’hui, l’objectif suprême de la classe politique, dans sa majorité, c’est la prise de pouvoir. L’action contre la violence, elle est du ressort d’abord de la société civile. Et ensuite de la classe politique qui doit analyser cette période et diagnostiquer l’échec du gouvernement. En quelque sorte, l’opposition tunisienne n’a pas saisi cette opportunité historique pour amener un équilibre avec les tenants du pouvoir. On a malheureusement des opposants qui ne sont pas très efficaces…
Que pensez-vous de l’idée défendue par l’UGTT (syndicat national) d’aller vers un congrès national contre la violence ? Et à cette initiative, que proposez-vous de plus ?
Je tiens à rappeler que c’est mon défunt mari qui était derrière cette proposition. Son parti avait prévu, avant sa mort, d’organiser un congrès contre la violence. Ça ne me dérange pas que l’UGTT reprenne cette initiative, pourvu que le but soit atteint afin de faire barrage à  cette  vague de violence. Or, l’attitude orgueilleuse du gouvernement peut nous mener à un bain de sang qui peut déboucher sur l’expérience algérienne.
Le congrès contre la violence, c’est un premier pas pour arrêter cette effusion de sang. Le mouvement Ennahda peut saisir cette chance pour revoir sa doctrine et se démarquer définitivement des groupes extrémistes.
J’insiste particulièrement, en ces moments graves, sur l’union des forces démocratiques et progressistes. Si elles n’arrivent pas à s’unir, ce sera un massacre, et c’est le moment ou jamais pour entamer un dialogue national.
Nous avons entendu dire que vous avez demandé au ministère de l’Intérieur une protection spéciale. Vous sentez-vous menacée ?
Non ! Je n’ai pas reçu directement de menaces de mort à proprement parler. Mais ce qui s’est passé hier soir (lundi dernier) après la destruction de la stèle érigée par des artistes à la mémoire de défunt mari est interprété comme un message clair de la part de ceux qui ont la culture de violence comme seule arme politique. Ils veulent dire qu’on est toujours là ! Qu’on ne lâche pas. C’est un message de haine, c’est inhumain. Je ne le comprends pas. (Elle s’arrête un moment, elle ne retrouve plus ses mots…).  Il (Chokri Belaïd) leur a fait peur durant son vivant, il continue de leur faire peur même après sa mort. J’ai demandé officiellement au ministère de l’Intérieur une protection depuis plus d’une semaine. Ils n’ont pas réagi. Je n’ai reçu aucune réponse. Hier, ils ont décidé de bouger. Ils ont envoyé une équipe de surveillance. Ils m’ont dit qu’ils sont venus pour assurer ma sécurité. Tous les amis m’ont conseillé de quitter ma maison avec mes deux filles. J’ai refusé. Je ne veux pas fuir. Je ne veux pas donner l’impression qu’ils ont gagné. Je ne quitterai pas ma demeure.
Nous comprenons par là que vous comptez porter le flambeau de votre défunt mari. Quelle forme prendrait cette lutte ? Politique ? Dans le cadre associatif ?
Ce sera en premier lieu dans le cadre associatif. Je compte créer une association nationale contre la violence. Je porterai le flambeau de Belaïd là où je serai efficace. Ensuite comme activité politique avec le Front populaire comme élément de base. Le parti est très bien structuré pour cela. Ce sera mon combat au quotidien. Le combat contre la violence et pour l’égalité sociale et la liberté.
Avez-vous reçu des messages de soutien de la part de la clase politique algérienne et particulièrement celui du courant démocratique ?
J’ai reçu pleins d’amis et de camarades algériens. Mais ce que je retiens, c’est la visite du représentant du PT, de Louisa Hanoune. J’ai oublié son nom. J’ai aussi reçu la visite d’une délégation  de l’ambassade algérienne.
Entretien réalisé à Tunis
par Hocine Adryen

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