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Tocqueville... du double standard

17 décembre 2017 | 19:44


La pensée de philosophes, de scientifiques, de politologues, comme celle d’Alexis de Tocqueville (1805-1859), sociologue et homme politique, réserve parfois des surprises. De la théorie à la pratique, la réalité révèle des écarts contradictoires, une politique néfaste des deux poids et deux mesures.

Ali Ziki, professeur de philosophie à l’université d’Alger, en traduisant en langue Arabe si riche, et de manière brillante, aux éditions Dar El Djaiza, quatre textes d’Alexis de Tocqueville consacrés à l’Algérie, apporte un éclairage pertinent, inédit et fort à propos du rapport entre les deux rives de la Méditerranée au XIXe siècle.


Il est utile d’en parler en ce 18 Décembre, date de la journée internationale de la langue Arabe. L’acte de traduire est hautement culturel et scientifique. Il est aussi politique. Il marque l’ouverture d’esprit, facilite la critique, le débat, la circulation des savoirs et la maîtrise de problématiques, ici controversées.

Le poids de l’ethnocentrisme aveugle
Les sciences humaines et sociales vivent une crise du rapport à l’universalité et à l’authenticité. C’est une crise de la pensée politique. Ali Ziki donne la possibilité aux lecteurs arabophones de confronter leurs idées face à une pensée censée être humaniste et émancipatrice, celle de Tocqueville, mais paradoxalement aussi ethnocentriste et colonialiste. Le lecteur arabophone va découvrir une pensée, ambivalente, avec une face dite progressiste et une face inique.

Alexis de Tocqueville, un des chantres de la démocratie moderne, engagé contre l’esclavagisme et la dégradation des mœurs publiques, ne s’oppose pas à la conquête coloniale. Il pratique la politique du double standard, des deux poids et deux mesures. Il manie des concepts antagonistes. Le lecteur découvrira une absence d’authentique éthique de responsabilité en lien avec une vraie éthique de conviction. 


Malgré ses engagements politiques, son modernisme, ses analyses aussi bien sur la Révolution française, que sur la démocratie en Amérique et ses productions intellectuelles qui marquent la scène occidentale, arguant que la société démocratique se caractérise par l’égalité des conditions, il se contredit, en ne reconnaissant pas le droit des Algériens à la souveraineté. La liberté d’autrui, le bien commun et le futur de l’humanité sont perdus de vue.
D’autres intellectuels humanistes, comme Alphonse de Lamartine, Victor Hugo, Jules Ferry, chacun à sa manière, se situent dans la veine du paradoxal. Au XIXe siècle circulait l’idée funeste de supériorité de la race blanche et de la civilisation européenne, que Ernest Renan a essayé de théoriser. Tocqueville n’échappa pas à ce prisme aujourd’hui révolu.


A l’heure où les sociétés aspirent à l’amitié et au bien commun, il est utile de méditer ces contradictions symptomatiques, pour se tourner vers l’avenir. Des forces politico-historico-économiques qui perturbent les esprits, mais ne représentent pas les peuples, influencent des intellectuels comme Alexis de Tocqueville. Il a pourtant visité l’Algérie et a constaté les violences et les déstructurations commises par le système colonial, que rien ne peut justifier. Il reconnaissait même que : « La conquête loin d’être civilisatrice a été barbarisante. ».
Cependant, le poids de l’ethnocentrisme, la méconnaissance des réalités et valeurs du monde arabo-berbéro-musulman et l’alignement sur des calculs géopolitiques étroits, empêchent des intellectuels comme Alexis de Tocqueville de produire des réflexions objectives et justes sur l’Algérie et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.


Pourtant ses écrits sur l’Algérie ont lieu au moment d’actes de résistance qui démontrent la justesse de la cause algérienne, épopée héroïque de l’Émir Abdelkader fondateur de l’État Algérien moderne et du droit humanitaire, maître spirituel, humaniste et apôtre de la fraternité. 
La conviction progressiste et libérale d’Alexis de Tocqueville passe au second plan lorsqu’il s’agit des peuples de la rive Sud. Ce qui est significatif de l’absence d’éthique et des blocages culturels et épistémologiques d’une partie des intellectuels. Les questions de l’altérité, de la diversité des cultures, de l’égalité entre les nations et les liens entre l’Orient et l’Occident ne sont pas pensées.

Le peuple algérien ne pouvait être assimilé
L’ignorance, la démocratisation à deux vitesses et le double standard sont un problème. Alors que l’Occident est fils de l’Orient, avec qui il est entremêlé, lié et imbriqué, il s’est fermé à partir du XVIe siècle et fonde son existence sur la prétention à détenir le seul modèle valable d’émancipation et de développement et l’ambition de dominer le reste du monde.
Dans ce contexte idéologique belliciste, le dialogue des civilisations n’est pas abordé par Alexis de Tocqueville, alors qu’il traite des relations entre les nations occidentales et les autres. Il soulève les questions des conditions de la colonisation en acceptant l’inadmissible hiérarchisation des civilisations, l’injustice et la violence que la colonisation implique.
Dans son « Rapport sur l’Algérie » Tocqueville en 1844 écrit, que : « …notre domination en Afrique doit être fermement maintenue  ». Il ajoute : « Nous nous bornerons à rechercher ce qu’est aujourd’hui cette domination, quelles sont ses limites véritables et ce qu’il s’agit de faire pour l’affirmer  ». Il vise une utopie, une Algérie pacifiée et soumise.


En conséquence, il cherche seulement à dépasser les moyens militaires utilisés et à proposer des voies et moyens politiques, intellectuels et tactiques. In fine il légitimait la colonisation de peuplement, qui est pourtant la pire.
En intellectuel avisé, il reconnaît que la force brutale ne peut être le moyen pour durer : « …après le combat, nous ne tardâmes pas à voir qu’il ne suffit pas pour pouvoir gouverner une nation, de l’avoir vaincue ». Par-là, Il se veut stratège, préconisant de diviser les forces sociales et politiques algériennes pour les affaiblir.
Il n’affirme pas le droit à la souveraineté, à la liberté et à l’indépendance de l’Algérie. Même s’il reconnaît les qualités du peuple algérien, ses héritages civilisationels, la validité de ses structures sociales et sa grandeur : « nous avons rencontré… un peuple …qui a son histoire, ses mœurs, ses préjugés, ses croyances et, avec cela, un glorieux passé ».

Par calcul, il propose une forme d’autonomie à l’Algérie « …l’idée d’un royaume arabe ayant son gouvernement, est une idée des plus justes ». Ce fut aussi un temps l’idée de Napoléon III. 


Changer le regard déformé
Tocqueville découvre les différences qui séparent les deux rives de la Méditerranée : « Quoique la côte d’Afrique ne soit séparée de la France que par 160 lieues de mer environ, … on ne saurait cependant se figurer l’ignorance profonde dans laquelle on était…on n’avait aucune idée claire des différentes races qui l’habitent ni de leurs mœurs ; on ne savait pas un mot des langues que ces peuples parlent ; le pays même, ses ressources… étaient ignorés… ».
En sociologue, il a observé et analysé la société algérienne, comme nombre d’orientalistes, pour mieux dominer, et tenter de trouver des solutions à cette nouvelle étape de l’histoire au profit de son pays. Il s’est trouvé confronté à une difficulté majeure, une réalité intangible : il n’est pas possible de perdurer et de coexister si le rapport est celui de la domination violente et de l’exploitation.
Partager, échanger, contribuer à l’essor de la civilisation humaine universelle, est possible et implique de reconnaître le droit à la différence et la souveraineté de tous les peuples et partant de ne pas agresser et envahir autrui.
D’autres grands intellectuels Français au XXe siècle, comme Jacques Berque, Louis Massignon, Jean-Paul Sartre, Francis Jeanson, Jacques Derrida …ont su s’élever et soutenu l’indépendance de l’Algérie.
Tocqueville a sombré, même s’il a reconnu que le peuple algérien ne pouvait être assimilé, ni dilué dans la seule culture européenne, de surcroît par la force. Le triptyque, arabité, berbérité, islamité, ouvert, était un socle indéracinable. Le peuple Algérien musulman est pétri par la culture de la fierté, de la dignité et de la liberté.


Le professeur Ali Ziki par sa traduction fidèle des quatre textes d’Alexis de Tocqueville, contribue à lire l’histoire des idées sur un sujet politique complexe, selon le contexte historique et épistémologique. Tout en tirant les leçons du passé, il s’agit toujours de préférer le droit, l’amitié, le débat constructif, et contribuer au rapprochement entre les peuples. 
Le public arabophone bénéficie d’une traduction utile qui montre les contradictions de la politique du double standard et les efforts confus et vains d’un intellectuel et politique pour tenter de dépasser ces contradictions. Alexis de Tocqueville n’était pas dépourvu de lucidité : « croire à notre établissement régulier et définitif dans ce pays sans traiter avec les indigènes, c’est faire preuve d’une grande imprévoyance. »

Le dialogue des civilisations
Si Tocqueville revenait il ne pourrait que reconnaître que la colonisation a contredit l’idéal universel, les valeurs abrahamiques et la Déclaration des droits de l’homme de 1789. Et que le temps aujourd’hui ne devrait plus être celui du cynique double standard, mais de l’universalité, de l’égalité des droits, de la coopération, du partenariat, des échanges, de l’amitié entre peuples souverains et voisins.


Tout intellectuel digne de ce nom, œuvrerait au renouveau du dialogue des civilisations, à l’amitié franco-algérienne, pour un partenariat d’exception, un destin commun. En sachant que la nuit coloniale a changé et le colonisé et le colonisateur. Toute identité est composée et évolutive, aucune n’est monolithique et figée.
Il reste un avenir si on décolonise la pensée, en gardant une mémoire dépassionnée et en sortant des ressentiments. La civilisation autour de la Méditerranée est à la fois plurielle et commune. Les peuples musulmans sont attachés à la paix et à la justice. Dimensions universelles et inséparables.


Alexis de Tocqueville n’a pas été à la hauteur des enjeux, n’a pas compris la portée éthique chez le peuple Algérien, ni su dépasser l’horizon idéologique occidental. La cohérence doit rester la vertu de tout travail. Tout intellectuel, en ce XXIe siècle, doit contribuer à changer le regard déformé que se portent l’Orient et l’Occident et favoriser le vivre ensemble, dans le respect mutuel et la fraternité humaine. 

* Mustapha Cherif est philosophe, auteur notamment de « l’Émir Abdelkader, apôtre de la fraternité », éditions Odile Jacob, 2016, Casbah éditions, Alger 2017, et « L’Alliance des civilisations, un défi pour l’humanité », éditions Casbah, Alger, 2017



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