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Tayeb Louh sous le coup d’une incarcération

21 août 2019 | 21:35
Tayeb Louh Redouane Hannachi


Les poursuites judiciaires contre les ex-cadres ayant bénéficié de portefeuilles ministériels du temps de l’ex-président de la République, Abdelaziz Bouteflika, se poursuivent avec la comparution, aujourd’hui, de l’ex-ministre de la Justice, Tayeb Louh. Celui-ci doit être entendu dans pas moins de 26 affaires, toutes liées à la corruption et à la malversation. L’ex-premier responsable du secteur de la justice, dont le nom revient à chaque fois dans les affaires les plus scandaleuses sera auditionné par le magistrat rapporteur de la Cour suprême quant à son implication directe dans les affaires liées au faux et usage de faux ainsi qu’aux dépassements arbitraires et abusifs. Tayeb Louh a été auditionné récemment par le procureur de la République du tribunal de Sidi M’hamed, Fayçal Ben Daas, puis par le juge d’instruction du pôle judiciaire spécialisé près la même juridiction sur, entre autres, le marché des bracelets électroniques.


L’ancien ministre est également poursuivi pour avoir servi et protégé le clan Bouteflika lorsqu’il était à la tête du ministère de la Justice, qu’il a géré pendant plus de 10 ans. Tayeb Louh, qui risque gros, s’est vu notifié toutes les accusations portées à son encontre, notamment abus d’autorité, trafic d’influence, usage de la profession à des fins personnelles et pour avoir exercé des pressions sur des procureurs et magistrats en plein exercice de leur fonction. Il a par ailleurs été auditionné concernant la relation qui le liait au général major Belekecir, limogé récemment par le chef de l’Etat Abdelkader Bensalah, et sur les privilèges dont a bénéficié son épouse Fatiha Boukhersa, alors présidente de la cour de Tipasa. Pour rappel, cette dernière a réussi à quitter le territoire national peu avant le début des instructions judiciaires.


L’ancienne présidente a exercé des pressions et s’est rendue coupable d’intimidations sur, notamment, les juges et les procureurs ayant soutenu le soulèvement populaire du 22 février ainsi que sur le procureur général près la cour de Tipasa, Brahim Kharabi. Ces intimidations ont d’ailleurs été à l’origine de son évacuation en urgence vers l’hôpital de la ville après avoir été victime d’un malaise. Le dossier de l’ex-ministre a été remis au parquet général près la cour d’Alger, dont le nouveau procureur général, Merrad, devrait être installé incessamment dans ses nouvelles fonctions. Il a été désigné en qualité de premier responsable du parquet de cette juridiction sur proposition du nouveau ministre de la Justice, garde des Sceaux, Belkacem Zeghmati. Pour ne pas entraver le bon déroulement de l’investigation préliminaire, le procureur de la République du tribunal de Sidi M’hamed a ordonné l’interdiction de sortie du territoire national de Tayeb Louh, conformément à l’article 36 du code des procédures pénales.


L’ancien ministre avait usé de son autorité et de son influence pour s’ingérer, rappelons-le, dans le traitement des gros dossiers, à l’instar de ceux de Khalifa Bank d’Abdelmoumene Khalifa, de la Sonatrach et de l’autoroute Est-Ouest, et ce dans le seul but de protéger ses ex-collègues, à savoir des ex-ministres, dont la plupart se trouvent actuellement à la prison d’El-Harrach. Quelque temps après son installation à la tête de la Cour suprême, le premier président de cette institution, Abderrachid Tebbi, a ordonné de renvoyer devant les tribunaux criminels trois des plus importants dossiers de corruption qui ont marqué les deux décennies du régime du Président sortant suite au soulèvement pacifique populaire du 22 février dernier. Ces dossiers étaient restés dans le tiroir du ministre pendant plusieurs années. Le premier dossier sur lequel a statué la Cour suprême est celui de l’autoroute Est-Ouest, ouvert en 2009 par les officiers de l’ex-DRS (Département du renseignement et de la sécurité) et dont le rapport préliminaire fait état des résultats de l’enquête sur les conditions d’octroi des marchés de réalisation de l’autoroute par


l’intermédiaire du Franco-Angolais Pierre Falcone à des sociétés chinoise, Citic CRCC, et japonaise, Cojaal, mais aussi sur les circonstances dans lesquelles de nombreuses sociétés étrangères ont obtenu de contrats dans le domaine du transport et de l’hydraulique en Algérie. De nombreuses personnalités, dont l’ex-Premier ministre, Abdelmalek Sellal, alors ministre des Ressources en eau, Amar Ghoul, l’ex-ministre des Travaux publics, Mohamed Bedjaoui, l’ex-ministre des Affaires étrangères, ainsi que des hommes d’affaires, le Luxembourgeois Mohamed Chani et le richissime Tayeb Kouidri, installé en Suisse, sont impliquées dans cette affaire. Aussi bien lors de l’instruction que lors du procès, une bonne partie des personnalités citées ont été épargnées. Le seul responsable entendu en tant que témoin et par écrit par le juge alors en charge du dossier a été Amar Ghoul. Le représentant du ministère public ainsi que les mis en cause se sont pourvus en cassation devant la Cour suprême. Il y a deux semaines, cette haute juridiction a statué sur l’affaire et l’a renvoyée devant le tribunal criminel près la cour d’Alger, instruit pour demander l’ouverture d’une enquête complémentaire. Le deuxième dossier que la Cour suprême a être examiné dernièrement est celui de Sonatrach.


Un scandale aux ramifications internationales qui a éclaté en 2010 et au centre duquel se trouve l’ex-ministre de l’Energie, Chakib Khelil, et Farid Bedjaoui, son conseiller financier ; celui-là même qui avait été condamné par la justice italienne dans le cadre des 197 millions d’euros de commissions versées par Saipem, filiale du groupe pétrolier italien Eni, aux responsables algériens en contrepartie de marchés en Algérie. En 2013, l’enquête judiciaire avait abouti à l’inculpation de Chakib Khelil, qui avait néanmoins réussi à quitter le pays. Des mandats d’arrêt internationaux ont alors été lancés à son encontre mais aussi à l’encontre de son épouse et de ses deux enfants, ainsi qu’à l’encontre de six autres anciens cadres de Sonatrach. L’ex-PDG Mohamed Meziane a, pour sa part, été condamné à 5 ans de prison avec sursis. Quelque temps après, trois magistrats connus pour leur intégrité, qui avaient refusé de suspendre les poursuites judiciaires contre Chakib Khelil, ont été écartés de leur poste par l’ex-ministre Tayeb Louh. Il s’agit de l’ancien procureur de la République du tribunal de Sidi M’hamed Abdelmajid Belhadj, ainsi que de l’ex-juge d’instruction de la 9e chambre du pôle judiciaire du tribunal de Sidi M’hamed, Kamel Ghouzali – les deux magistrats ont été désignés en qualité de procureurs généraux au niveau, respectivement, des cours de juridiction de Tiaret et d’Annaba – ainsi que l’actuel ministre, alors procureur général près la cour d’Alger Belkacem Zeghmati, qui avait dénoncé les contours de cette entreprise criminelle créée par Chakib Khelil pour détourner de l’argent vers des comptes domiciliés dans plusieurs pays à travers le monde grâce à Farid Bedjaoui.


Les deux ex-ministres, Amar Ghoul, fraîchement placé en détention provisoire à la prison d’El-Harrach par le magistrat rapporteur de la Cour suprême, et Chakib Khelil, qui a réussi à quitter le territoire national quelque temps avant l’ouverture des dossiers, avaient alors été blanchis par la justice. Par ailleurs, la même juridiction a examiné le dossier Khalifa, qui a pourtant été jugé à deux reprises sans pour autant faire la lumière sur toutes ces sommes colossales, constituant les fonds publics et l’argent des déposants, dilapidées en quelques années par Abdelmoumène Khalifa, patron du groupe qui porte son nom, et ce avec la complicité de nombreux hauts responsables dont beaucoup ont profité de cette manne, à commencer par certains membres de la famille du Président sortant.


L’enquête judiciaire a cité au moins quatre ministres qui avaient été inculpés par la Cour suprême, dont Abdessalem Bouchouareb et Abdelmadjid Tebboune, alors que d’autres, comme Tayeb Belaïz et Abdelmadjid Sidi Saïd, pour ne citer que ceux-là, ont été nommément impliqués mais jamais inquiétés. Lors du premier procès, des révélations fracassantes ont été faites par les cadres poursuivis, mais aussi par des personnalités citées comme témoins.

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