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Grenoble construite par les migrants

Quand l’Algérien contribue à l’essor de l’Isère

23 juillet 2017 | 14:12


Une foule compacte a pris le contrôle du parc Mistral dans le centre-ville de Grenoble depuis le début de l’après-midi du 14 juillet sous les yeux des CRS ou des soldat mobilisés dans le cadre du plan Vigipirate et un Etat d’urgence qui dure depuis deux ans. La foule ne cesse de grandir au fur et à mesure que les heures passent. L’instant attendu est le spectacle des feux d’artifices prévu dans la soirée. La foule fait face à la scène où animateurs et chanteurs et autres artistes se succèdent pour galvaniser, à coup de décibels, les récalcitrants à la danse dans cette terre d’adoption de la star du football algérien Sofiane Feghouli.

C’est une foule colorée, multiethniques, alignant les « petits blancs » aux minorités dites visibles qui sont pourtant tous, français ce soir au regard de la loi mais vraisemblablement pas aux yeux des mentalités vissées au rejet de l’autre. Des femmes en hijab côtoient celles en short et débardeurs, un modus vivendi qui s’instaure le temps d’une fête mais qui se dissipera le lendemain. Si le symbole du 14 juillet, devenu la fête de l’armée française qui fait étalage de ses forces lors du défilé parisien, n’intéresse pas la majorité, il reste le spectacle des feux d’artifices lancés du dôme de la Tour Perret éclairée aux couleurs tricolores pour la circonstance pour imposer un consensus provisoire. Dans son incessant flux, cette foule traine des histoires, des joies et des drames, des espoirs et des déceptions…certainement des injustices.

Rassemblement au Parc Mistral le 14 juillet (photo JI)

Les Algériens ont leurs lots de cet héritage particulier que représente la vie d’un migrant ou d’un expatrié selon la formule chic en usage quand il s’agit d’un français parti s’installer en terre étrangère. Les Algériens forment la première communauté étrangère dans l’Hexagone. Toutes générations et tous statuts (binationaux et résidents) confondus, ils seraient plus de trois millions. Les immigrants venus d’Algérie à Grenoble font partie de cette minorité visible plus que jamais greffée dans le paysage démographique du département de l’Isère, française dans la plupart des cas. Les maghrébins constituent quelque 6% de la population locale estimée à 1,3 millions d’habitants selon les statistiques officielles.

Toutefois, la population de Grenoble vieillit et la ville aura besoin de puiser dans l’apport migratoire pour combler le déficit en main d’œuvre avant 2025.Or ces dernières années le flux migratoire venu beaucoup plus d’Europe de l’Est tels la Bulgarie, l’Albanie, la Roumanie, le Kosovo et le Kazakhstan ne semble pas avoir contribué à l’essor de la ville. Il a surtout consacré le communautarisme et le repli sur soi en raison des pesanteurs culturelles et linguistiques.
La France qui avait durant plus d’un siècle l’habitude de puiser sa main-d’œuvre, souvent bon marché, dans ses anciennes colonies d’Afrique notamment maghrébine, favorisées par la langue et le système éducatif, s’est retrouvée contrainte d’accueillir une immigration motivée par l’extension de l’Union Européenne vers l’ancien bloc soviétique. Grenoble est désormais l’échantillon de ce nouveau métissage démographique entre la diaspora du Maghreb (tunisienne, algérienne et marocaine) et celle de l’Europe de l’Est, formant certes une mosaïque multi-ethnique dans une apparente cohabitation mais consacrant une dualité certaine entre l’Islam et le christianisme orthodoxe même si dans sur le terrain, l’engagement religieux chez ses nouveaux européens de l’espace Schengen est modeste.

Cela d’autant que la France catholique dans le fond et laïque dans la forme est peu encline à cohabiter avec le rite oriental. Selon les données du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), l’immigration issue des contrées italiennes est celle qui avait mis pied à terre en force à Grenoble à la fin du 19e siècle.

Lorsque les algériens suivent les Italiens
A partir de 1886, les Italiens en provenance du Nord du pays affluent vers l’Isère pour former à eux seuls près de 90% de la démographie étrangère, ce qui subissant au demeurant des exactions et des actes xénophobes. Ces actions n’ont pas découragé de nouveaux candidats à faire mouvement vers à Grenoble notamment ceux originaires de Corato, une ville dans la province de Bari dans le Sud de l’Italie renforçant ainsi le substrat démographique italien.


Siège de la préfecture de Grenoble (photo JI)

Les Algériens avaient, quant à eux, posé pied à terre à Grenoble bien avant la 2e guerre mondiale. On recense près de deux milliers d’Algériens à Grenoble en 1932. Il faut attendre la fin de la guerre d’Algérie en 1962 pour constater l’arrivée des flux massifs d’algériens dans la ville.
Quelques 8 000 rapatriés d’Algérie arrivent ainsi à Grenoble modifiant le profil démographique de la ville compte tenu fait qu’ils vont alors constituer 80 % de la population originaire du Maghreb. En parallèle de l’arrivée des espagnoles et des portugais —, et bien plus tard les asiatiques et africains—, l’apport des algériens ne cessera de croitre jusqu’à aujourd’hui y compris de façon irrégulière.
La main d’œuvre algérienne installée dans les années 60’ étaient essentiellement illettrée ou non qualifiée et été immédiatement injectée principalement dans les secteurs du bâtiment, de la voirie ou du nettoyage tandis que les Italiens, plus anciennement installés, commençaient alors à accéder à des emplois de cadres et techniciens.

Ces algériens trouvaient facilement à louer leurs bras comme manœuvre dans le bâtiment tout en suivant des cours d’alphabétisation à l’ADCFA (Association dauphinoise de coopération franco-algérienne).
Ces migrants algériens vont, cependant, contribuer largement à la croissance de la ville « occupant les postes les plus pénibles, les moins qualifiés » comme le souligne Éric Vial, Professeur à Université de Cergy-Pontoise (Ile de France).

La majorité de ceux qui ont contribué à l’essor de la ville ont toutefois pu assurer une instruction à leurs progénitures souvent dans des conditions des plus pénibles.
« J’ai eu cinq enfants que j’ai dû élever en me privant de vacances, mais qui sont aujourd’hui tous des diplômés et occupent de bons postes », affirme avec fierté au Jeune Independant, Abdelhamid D. 77 ans, originaire de Sétif et habitant la commune de Fontaine.
C’est cette commune qui a vu l’apparition des premiers migrants bulgares et albanais, pour la plupart pauvres et sans qualifications, pénalisés aussi par l’ignorance de la langue.
Les algériens tout comme les autres maghrébins ont fait du quartier Saint Bruno, un « homeland halal » où l’église du même nom trône sur le lieu depuis 1874.
Dans ce quartier, les cafés, boucheries ou autres restaurants sont fréquentés en majorité par la communauté de confession musulmane toute en attirant d’autres facies européens ou asiatiques. Des marocains et des tunisiens avaient eux aussi franchi la frontière francaise pour s’installer à Grenoble et cohabiter avec les algéreins car plus proches à tout point de vue. Des mariages entre algériens et tunisiens ou marocains sont légions dans la ville.


Le marché de Saint Bruno, un quartier maghrebin (photo JI)

Marié à une française, Ramdane Slateni originaire d’Oum El Bouaghi dit avoir élevé neuf enfants en étant un simple aiguilleur dans les chemins de fer. « J’ai épousé une française par amour et j’ai des enfants qui sont dans leur culture aussi français qu’algériens, mais leur patrie est bien évidemment la France », ajoute M. Slateni, qui faisait sa promenade dominicale en pantacourt, chemise, sandales et chapeau dans les ruelles de Teisseres, un quartier réputé difficile à Grenoble où souvent le trafic de drogue laisse des victimes des règlements de compte.

Le quartier a fini par obtenir le droit de construire sa première vraie mosquée en raison de la progression des musulmans sunnites rendant celle de la rue Paul Cocat exiguë et incapable de contenir les fidèles notamment le vendredi.

Le dossier de construction de cette mosquée était resté dans les tiroirs de la mairie de Grenoble depuis 1995 jusqu’à l’arrivée du maire écologiste Eric Piolle.
Elu en 2014, le maire qui bénéficie du soutien des électeurs d’origine maghrébine, des écologistes et des souches ouvrières françaises, a pris des mesures favorisant l’usage des vélos afin de rendre la ville moins polluée compte tenu du fait que le département subit les flux massifs de véhicules traversant le bassin grenoblois pour se rendre en Italie ou en Suisse.
Les conseillers municipaux de la droite notamment du Front National et des Républicains de la droite et autre acteurs dits de la société civile ont toujours fait barrage à ce projet de construction de la moquée sous prétexte que le lieu culte pourrait servir de « terreau à l’extrémisme ».

Le projet initié par l’Association des musulmans unis (AMU) s’étalera sur un terrain de 2 200 m2 de surface de plancher et 1 000 m2 de parking en sous-sol et devrait être financés par des dons privés.
L’Algérie tout comme l’Arabie Saoudite sont réputées pour être les plus généraux donateurs pour la construction des mosquées et centres culturels en France.

C’est dans cette mosquée qui côtoie a quelques centaines de mètres le centre œcuménique Saint Marc que Messaoud Sellam, 64 ans, retraité originaire de Chlef, se reconcilie avec sa foi après les éreintants et stressantes années passées à la SEMITAG (Société d’économie mixte des transports de l’agglomération grenobloise) où le quotidien des chauffeurs de bus se conjuguait aux insultes et aux bagarres avec les « mal-élevés ».

Le Racisme à l’italienne
A la question de savoir s’il avait face aux actes de racisme, M. Sellam fait part de son regret que ceux qui avaient subi le racisme dans le passé sont devenus eux-mêmes des racistes. « Beaucoup de français d’origine italienne sont devenus les pires racistes dans la région de Grenoble alors que leur parents aveint été des décennies durant, humiliés notamment entre les deux guerres et l’après-guerre », dira M. Sellam qui estime que « ces nouveaux racistes, auxquels s’ajoutent les espagnoles et les portugais d’origine ont projeté leurs malheurs sur les maghrébins ».
Selon lui, « leurs enfants notamment sont devenus racistes afin de consacrer l’idée largement répandue selon laquelle que seuls les maghrébins ou les noirs sont à jamais des migrants et éloigner toute éventuelle attention qui pourrait se tourner vers eux alors que pour le français de souche de la région, l’italien sera toujours un intrus ou un mafiosi ».
Il est de notoriété é public dans le département de l’Isère que les italiens sont les grands caïds ou capos du trafic de drogue et du crime organisé ou de la traite des blanches tandis que les maghrébins sont des sous-fifres de ce business.

Le plan vigipirat en action (photo JI)



Bien qu’il refuse toute généralisation, Roger Pince, psychothérapeute à la retraite qui vit depuis 52 ans dans la ville, considère que « les actes xénophobes constituent un vrai traumatisme au sein des communautés d’extraction maghrébine ou africaine notamment en matière d’accès aux emplois ou aux promotions professionnelles ». 
Pour lui, des enquêtes ont révélé ces comportements pénalisent les entreprises françaises au sein desquelles règnent certains cadres moyens ultra zélés issus des pays latins (L’Italie notamment) empêchent toute compétence maghrébine d’émerger au grand dam de l’intérêt ».
Or, ces comportements, précise-t-il ne sont pas réductibles aux seuls enfants des « Coratiens ». Il existe un racisme structuré qui cible la frange des français d’origine maghrébine ou africaine en matière d’embauche. Il est visible au sein de la SEMITAG, selon des témoignes recueillis auprès d’employés dits « maghrébins ».

Recruter en tant que chauffeur de bus, Ryad, un ancien policier originaire d’Oran, qui avait fui le terrorisme en 1997 a fait plusieurs fois l’objet d’insultes et d’actes qu’ils qualifient de racistes. « Au début, j’ai eu du mal à supporter la moindre remarque déplacée et j’ai dû corriger quelques grosses gueules, mais j’ai fini par me calmer à la longue », dira-t-il.
« Les transports en commun n’étaient pas sécurisés le soir et l’entreprise n’a pas trouvé mieux pour juguler les violences dans les trams ou les bus que d’embaucher principalement des jeunes d’origine maghrébine ou d’Afrique noire en tant qu’agent de prévention », témoigne de son côté Aziz qui rappelle que pour être « favoriser » pour ce poste il fallait aussi avoir le profil d’un « cogneur » ou d’un champion de boxe thaï.

Des réussites à l’algérienne 
La situation n’est pas aussi déconcertante pour tous les migrants de substrat maghrébin. Néanmoins, la réussite a tendu la main à beaucoup de maghrébins dans une ville qui cumule des atouts économiques indéniables notamment dans les domaines de l’industrie, la technologie, l’Energie, l’agro-alimentaire et le tourisme hivernale. Elle a été distinguée par le célèbre magazine Forbes (juillet 2013) comme la 5eme ville la plus innovante du monde. En 2016, le Financial Times, la classe au 3eme rang des villes européennes pour son attractivité vis-à-vis des investisseurs étrangers tant elle abrite plus de 25000 entreprises.

C’est chez EDF ou au Centre de recherche nucléaire de Grenoble par exemple que de nombreux techicniens, ingénieurs et responsables sont d’origine algérienne.
Bien que nombreux se plaignent des difficultés d’embauche en raison du faciès et l’origine beaucoup sont ceux qui ont quitté la ville car recrutés par de grandes entreprises hors Grenoble. 
En outre, des fils de migrants d’origine algérienne établis dans le bassin isérois ont glané une notoriété mondiale est sans contexte Halim Louis Benabid, un neurochirurgien ayant obtenu le prix Albert Lasker en science médicale remis par la prestigieuse fondation américaine du même nom, pour ses recherches sur la maladie de Parkinson. Natif de Grenoble en 1942 et dont le père avait quitté son village natal de Bordj Zemoura à Sétif, le professeur Benabid est également membre de l’académie française des sciences.
On évoque aussi avec fierté à Grenoble, ce jeune étudiant "monté" en 2001 du bled, Nabil Layaïda, qui devient en quelques années une sommité locale. Baptisé part la presse française de maître du langage Web , le jeune algérois devient en peu de temps un membre du cercle restreint des éminents chercheurs en informatique. Considéré aussi comme le père des messages MMS ( Multimedia Messaging Service), « service de messagerie multimédia » Layaïda, 47 ans aujourd’hui, a fait sa maitrise à l’université Joseph-Fourier de Grenoble car étant alors incapable de trouver en Algérie l’environnement qui sied à son épanouissement scientifique. Bardé de la reconnaissance du jury, Il intégre ensuite le prestigieux institut de recherche en informatique et en automatique pour le W3C (World Wide Web Consortium), l’organisation planétaire qui met au point les standards du Web. Il est depuis courtisé par de nombreux instituts de recherche et des entreprises d’informatique et de téléphonie tout en restant fidèle à son milieu d’adoption isérois.
Nombreux à Grenoble suivent ou tentent de suivre son exemple dans des domaines aussi variés que la science ou la culture tel Sami Bouajila un célèbre acteur et réalisateur, et dans le sport à l’image du boxeur Hakim Taffer ou de la star des fennecs, Sofiane Feghouli qui a fait les beaux jours du club local le GF38.

A ceux-là s’ajoutent les « nouveaux débarqués » à partir des années 1990’ qui ont eux aussi réussi à s’intégrer dans plusieurs secteurs d’emploi tandis que d’autres sont en France depuis peu ont opté pour une clandestinité tel Djamel, originaire lui aussi de Constantine, qui traine une maladie chronique a laissé une situation reluisante en Algérie pour s’occuper de sa santé et celle de sa fille autiste.

Diplômé en sciences politiques, Djamel vit des aides de quelques association notamment le la Coordination iséroise de solidarité avec les étrangers migrants (CISEM) et le Comité isérois de soutien aux sans-papiers. Installé depuis quatre ans, il est devenu également actif au sein de ses associations grâce à sa maitrise de la langue française et surtout des lois.

Djamel, un quadragénaire, blond aux yeux clairs, est à l’antipode de l’image véhiculée par les médias français selon laquelle le clandestin est souvent un délinquant ou un terroriste.

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