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Lettre d’un jeune marcheur à Abane Ramdane

17 mai 2019 | 23:15
Djalal Larabi


A Monsieur Abane Ramdane, membre du CCE,
C’est avec une grande émotion et après une longue hésitation que j’ai enfin pris la décision de m’adresser à vous adresser cette lettre posthume. Intimidé par votre personnalité, que j’ai tardivement découverte, du rôle primordial que vous avez joué dans la conduite de la révolution, et pris depuis presque trois mois dans la protesta qui secoue l’Algérie, je me suis interrogé sur l’opportunité d’aborder le sujet Abane dans la phase actuelle.
Après moult réflexions j’ai considéré que le combat mené par les Algériens aujourd’hui est exactement le même que celui que vous aviez déjà entamé en 1956 lors de la rédaction du congrès de la Soummam et qui vous a coûté la vie à la fin du mois de décembre 1957.

Le martyr Abane Ramdane lors du Congrès de la Soummam


L’histoire officielle qui nous a été contée dans les écoles depuis 1962, date de notre indépendance, a été déformée et pervertie pour des considérations relatives à l’accaparement du pouvoir. Une ellipse totale a été faite sur certains épisodes de la révolution.


C’est donc bien tard, et surtout durant cette dernière décennie que le voile a été levé sur certains évènements. Les circonstances réelles de votre assassinat ont été mises à jour par certains hommes politiques, historiens biographes et particulièrement grâce au travail colossal réalisé par votre neveu M. Belaid Abane (1) sur ce que fut votre vie, votre parcours et votre exécution.


De là où vous vous trouvez, probablement plus serein puisque débarrassé de votre goitre ainsi que de votre ulcère, vous avez dû bien rire en voyant la une du Moudjahid du 29 mai 1958 faisant état de votre mort sur le champ de bataille cinq mois après votre assassinat.
En lisant le passage dans lequel vous vous faites étrangler par vos pairs (2), j’ai tenté d’imaginer ce qui pouvait se dérouler dans votre esprit à ce moment-là, de mesurer l’intensité de votre rage, l’ampleur de votre amertume, et surtout l’étendu de votre désarroi face à votre incapacité à trouver une réponse à cette abominable question : mais pourquoi en sont-ils arrivés là avec moi, pourquoi tant de violence ?


Timothy Tackett (3) historien de l’université de Californie, cite deux grands axes d’explications : l’idéologie et les circonstances. Si les différences idéologiques s’étalent sur le long terme, les conflits circonstanciels ou conjoncturels se déroulent dans le court terme. 
D’après le chercheur la raison qui pousse les hommes à réagir d’une manière violente lors de conflits conjoncturels se trouve dans le moyen terme ou ce qu’il appelle le processus révolutionnaire. C’est-à-dire tout ce qui s’est passé durant la révolution, surtout au niveau de la psychologie et des émotions de toutes sortes.
Elles peuvent êtres positives induisant la fraternité, la joie, l’enthousiasme ou négatives provoquant la haine, la colère, le désir de vengeance. C’est à ce niveau qu’il faut rechercher les mobiles ayant poussé vos camarades colonels à l’acte, monsieur Abane.


Votre implication sans limites, votre engagement, vos compétences politiques et organisationnelles indiscutables, votre rigueur mathématique, votre franchise, votre perfectionnisme, pour la conduite de la révolution d’une part et votre ton cassant, caustique et quelques fois, aussi méprisant qu’humiliant, envers les colonels qui ont organisé votre exécution, conjugués avec vos emportements et vos réactions intempestives causés par votre ulcère, votre goitre ainsi que votre perpétuelle quête de l’idéal révolutionnaire sont sûrement les raisons qui ont provoqué la jalousie, l’envie, la haine et la colère de vos compagnons de lutte ainsi que leur soif de vengeance.


Dès 1958, juste après votre décès les colonels Krim, Boussouf et Bentobbal prennent le contrôle de la révolution.
A leur entrée au GPRA en 1958 et leur accession à des postes ministériels, ils se fondent progressivement dans la cohorte des politiques. Ils perdent au fur et à mesure le contrôle de la chose militaire, sont assimilés progressivement à des civils et voient leur pouvoir diminuer au fil des jours.


A l’approche de l’indépendance ils n’en ont presque plus. Il est entre les mains de leurs anciens subordonnés, toujours militaires. Un Etat-major général est créé (EMG). Il est commandé par le colonel Boumediene, alors commandant lorsqu’il vient votre rencontre en mai 1957 à la frontière algéro-marocaine. Vous aviez émis certaines critiques à l’encontre de Boussouf, quant à la promotion rapide de Boumediene au grade de commandant. En fait il s’est avéré par la suite qu’il avait été envoyé d’Egypte, à bord du Dyna, par Ben Bella selon les déclarations faites par ce dernier lors d’une interview télévisé sur la chaîne El Jazeera. Vous avez dû faire grande impression sur lui puisqu’il délesta Mohamed Lemkami, le jeune officier qui vous a intercepté à la frontière, du Largo à la crosse nacrée que vous lui aviez offert(4).


Depuis cette époque, jusqu’à la libération la révolution devient le théâtre de violences, exécutions sommaires, règlements de compte, et trahisons incessants entre les membres de l’ALN, du FLN et du MNA.


A l’indépendance, ce même Houari Boumediene appuyé par Ben Bella, et fort de ses 30.000 hommes reposés, entrainés et armés prend le pouvoir en n’hésitant pas à sacrifier des centaines d’hommes de l’ALN de l’intérieur qui s’étaient opposé à ses dessins. Il installe Ben Bella comme président et occupe la fonction de vice-président et de ministre de la Défense. Ben Bella, dont l’ambition n’a d’égale que l’aveuglement, autocrate de nature, fait du FLN le parti unique et élimine ses opposants politiques. En transe perpétuel durant trois ans passés sur le trône il ne voit rien arriver.


En 1965 il est destitué par Boumediene et emprisonné pendant 14 ans. S’en suit une purge des hommes de Ben Bella, quelquefois violente, et Boumediene règne tel un empereur jusqu’en 1978. Il meurt d’une maladie rare aux origines douteuses. Bref, en 13 ans de règne, il concentre tous les leviers du pouvoir à son niveau. Il gère l’Algérie comme une caserne.


Pendant ce temps-là, Krim, Boudiaf, Ait Ahmed et tant d’autres quittent l’Algérie afin de sauver leurs vies. Boussouf succombe suite à une crise cardiaque en 1980, et Krim est étranglé, à son tour, dans une chambre d’hôtel à Frankfurt en 1970. Khider également est assassiné à Madrid en 1967. Beaucoup d’autres hommes de valeur ont subi cette violence aveugle. La discussion se déroulait à coups de colère, d’emprisonnements et de meurtres. En 1976 un autre chef d’état-major Tahar Zbiri tente un coup d’Etat contre son chef Boumediene. Il échoue après avoir été à l’origine de dizaines de morts.


Si Ramdane, la violence n’a cessé d’être l’outil privilégié des militaires au pouvoir, pour le règlement des conflits. Si cela peut vous rassurer on dit chez nous El Moussiba Ida 3amat khafat, (Si la catastrophe se généralise elle est plus facile à supporter). Vous n’avez pas été la seul victime des galonnés, bien d’autres y sont passés après vous.


A la mort de Boumediene un autre colonel, jadis officier de la Wilaya 2, le remplace comme président : Chadli Bendjedid. Aimant la vie et ses plaisirs, il ne s’implique pas dans le développement mais, il faut lui reconnaître qu’il apporte une bouffée d’oxygène à ces pauvres algériens traumatisés par 132 années de colonisation, 7 ans de guerre de libération et 16 ans de dictature. Ils furent heureux durant son règne. Des évènements de contestation éclatent en Octobre 1988 ; ce qui cause encore une fois la mort de centaines d’hommes, jeunes pour la plupart d’entre eux. 


Sous la pression populaire, le président Chadli instaure le multipartisme et des élections sont organisées. Le dindon de la farce est encore une fois le peuple. Près de la moitié des Algériens ne s’est pas rendue aux urnes pensant que les élections seraient truquées par le pouvoir comme à l’accoutumée. Cette fois-là, en 1991, elles ne le furent pas mais n’ont pas tardé à être annulées en 1992 par des généraux appartenant à ce que l’on appelle depuis, le cabinet noir, et qualifiés depuis de janviéristes pour s’être emparés du pouvoir le 11 janvier 1992. Les problèmes politiques sont encore une fois traités par la force. 


Et voilà, Si Ramdane, que la violence reprend de plus belle. Le peuple d’Algérie est victime d’un terrorisme infâme. Les généraux en quête de légitimité politique, décident de s’appuyer sur un historique, encore une fois, afin de se légitimer. Après avoir constitué un Haut comité d’Etat composé de Ali Haroun, cet avocat journaliste avec lequel vous appréciez la conversation et que vous aviez libéré des geôles de Boussouf lors de votre passage en wilaya 5 ; Ali Kafi, cet officier de la wilaya 2 qui accompagnait Zighout et que vous avez croisé au congrès de la Soummam (5) ; d’un général, ancien officier, déserteur de l’armée française, Khaled Nezzar. Boudiaf que vous connaissez est sollicité pour présider le HCE.


Rapatrié en Algérie à partir du Maroc, il est exécuté froidement, en direct, à la télévision par un sous-lieutenant du groupe d’intervention spécial de l’armée algérienne. Qui a ordonné à ce jeune officier d’exécuter Boudiaf ? Dieu seul le sait. Allal Thaalbi votre compagnon à la cellule PPA de Châteaudun du Rhummel (Oum El Bouaghi), responsable du Maroc occidentale durant la révolution (RMO), déclarait lors d’une interview que les assassinats politiques faisaient partie de ce type rare de crime qu’on qualifie de parfaits. Nous en avons connu beaucoup depuis, des crimes parfaits, si Abane !


S’en suivit une guerre civile qui fut à l’origine de 200.000 morts selon certaines sources et 350.000 selon d’autres.
En 1995 un autre Général, Liamine Zeroual, est catapulté comme chef d’Etat suite à des élections qualifiées par certains observateurs d’honnêtes.


Dans l’impasse et paralysé par le cabinet noir, le général Zeroual démissionne en 1998. Les généraux janviéristes menacés d’être poursuivis par le Tribunal pénal international (TPI) et en pleine tourmente, font appel à un ancien commandant de l’ALN que vous aviez également, Si Abane, croisé à la wilaya 5, alors qu’il n’était qu’un jeune maquisard et auquel vous avez lancé : toi, tel que tu es parti, fils, tu seras ministre de la république algérienne indépendante ; vous avez même demandé à son supérieur de le muter à l’extérieur pour le mettre en réserve de l’indépendance(6).


Vous avez eu partiellement raison. Ce jeune homme, après avoir été ministre des Affaires étrangères, s’est vu confier les rênes de l’Algérie afin d’éteindre le feu de la Fitna et de blanchir les généraux. Ce qui fut fait. Il ne voulait pas être un ¾ président. Après avoir gouverné durant deux mandats, changé la constitution, il s’est vu dépossédé du pouvoir par son frère. Ce dernier avec encore une fois l’appui du chef d’état-major actuel, Gaid Salah, organise le plus grand pillage de l’Algérie indépendante et subtilise le sceau de la république. Les algériens n’ont pas réagi durant cette période.


Comme l’affirmait Benjamin Stora, historien spécialisé dans l’histoire du mouvement national, lors d’une interview télévisée : les Algériens sont fatigués. J’irai même plus loin : ils sont traumatisés et psychiquement atteints par l’expression de tant de colère, de haine et de violence.


Et voilà qu’il y a trois mois ils se réveillent et décident de marcher sans s’arrêter jusqu’à satisfaire cette revendication, pierre angulaire du congrès de la Soummam, qui a subi des critiques acerbes et vous a valu la vindicte d’une grande partie de vos pairs : la primauté du politique sur le militaire.


C’est ce que demandent les marcheurs : un Etat civil. A cette doléance exprimée par les algériens d’une manière pacifique l’état-major réplique avec brusquerie ; on traine certains acteurs politiques et ceux de la vie économique en prison sans prendre le temps de juger et d’aller au fond des choses. On n’épargne ni les femmes, ni les vieillards. Que s’est donc passé durant notre révolution, silmya, silmya, sur le plan émotionnel et psychologique dans la tête du chef d’état-major pour qu’il mène une vendetta de cette ampleur contre ses alliés d’hier ?


Le chef d’état-major et son équipe ne veulent rien entendre ; ils veulent leur élection le 4 Juillet. Ils n’écoutent pas assez. Ils subissent l’influence néfaste de ce que vous appelez, Si Abane, les potentats orientaux. Ils ont tendance à se conduire comme eux. En ce mois béni de Ramadhan, nous sommes dans une impasse, en face de ces mêmes généraux, à réclamer encore et toujours un état civil. 63 années se sont écoulées après que vous l’ayez proclamé et écrit à Ifri, et nous n’y sommes toujours pas parvenus.


Vous auriez été d’une grande utilité, Si Ramdane, en ces moments cruciaux pour le devenir, et surtout pour la préservation de l’unité de notre nation. La folie et l’aveuglement des hommes n’ont pas de limites.
En ce délicat moment d’histoire, où tout peut basculer d’un côté comme d’un autre les plus âgés et les plus expérimentés doivent être les plus sages. Les marcheurs ne s’arrêteront pas : ils ont pour eux la fougue de la jeunesse et son inconscience. Ils iront jusqu’au bout de leur revendication, somme toute légitime, celle d’un état civil, n’est-ce pas Monsieur Abane ?


Djalal Larabi.


Notes


1. (6) "Nuages sur la révolution Abane au cœur de la Tempête", de Belaid Abane


2. "Vérités sans tabou. L’assassinat de Abane Ramdane" de Belaid Abane


3. "Anatomie de la terreur", de Timothy Tackett


4. "Les hommes de l’ombre" de Mohamed lemkami


5. Abane Ramdane, finalement le père de l’indépendance Khalfa Mammeri


 


 

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