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Les incivilités » en Algérie

5 juillet 2017 | 12:17
Farid Ouabri


Les « incivilités » ! Voilà un sujet qui doit secouer de leur léthargie profonde, les acteurs en charge de la lutte contre la délinquance. Mais, quel est leur lien avec cette dernière ? Ils peuvent rétorquer en effet ceux qui n’arrivent encore à voir que la pointe de l’Iceberg ! À cette question crédule, nous répondons : très étroit qu’il n’y paraît à première vue. Mais, alors que le phénomène est en « proie » à un foisonnement de travaux scientifiques et de publications académiques ces dernières années dans les pays occidentaux, on ne trouve guère d’études en Algérie pour le décrire, le comprendre, l’analyser et conséquemment essayer de lui trouver solutions. 


Qu’est-ce que les incivilités ? Comment elles se manifestent ? Quelles sont ses causes et quel est son rôle dans la délinquance ? Finalement, comment peut-on les prévenir ou les limiter ? Ainsi, par ces quelques questions, on voit bien tout l’intérêt pour la « recherche » et la « pratique » que représente la compréhension du phénomène d’« incivilités ». Mais, avant de l’examiner, tentons d’abord d’en faire la connaissance.

En effet, bien que sa naissance remonte au XVème siècle dans les écrits de Jean Juvénal des Ursins (Histoire de Charles VI, T. III, 1408-1413, Paleo Eds, Coll. Encyclopédie médiévale, 2012), le phénomène est depuis longtemps passé inaperçu jusqu’aux années 1960 aux États-Unis sous la plume des sociologues qui l’on mit en exergue, notamment Ervin Goffman et Floyd Hunter. Depuis lors, le concept n’a cessé de faire progressivement son chemin vers le Vieux Continent en dépit du désintérêt qu’on lui affiche encore dans les pays où les études criminologiques sont encore à l’état d’allaitement !


Toutefois, définir le concept d’« incivilités » n’est pas chose aisée du fait de son caractère flottant et insaisissable à premier abord. On peut dire trivialement que les incivilités se caractérisent par le manque ou l’absence de civilité. C’est aussi l’ensemble des comportements, attitudes ou usages qui contreviennent aux règles de bienséance, de respect et de politesse nécessaires au maintien de l’harmonie et la cohésion du groupe social. Ce qui est pris en compte ici, c’est donc le caractère « affectant », « froissant » ou « vexatoire » des comportements, actes ou relations qu’entretient l’« incivil » avec les individus, la société ou son milieu d’évolution. C’est en quelque sorte la violation du contrat civil qui unit les membres de la société, le désordre qui règne à un moment donné dans un espace déterminé. De là, on constate que les « incivilités » ne se confondent pas avec les « infractions », ni les « déviances ». L’infraction est en effet une notion juridico-pénale. Elle est une violation d’une loi pénale, que cette violation intervient suite à un acte ou une omission. Quant aux déviances, notion sociologique, elles désignent une transgression d’une norme sociale telle que reconnue et acceptée par les membres de la communauté. Le vol est une infraction, le vagabondage ou la prostitution sont une déviance. Mais, les cris de jeunes en plein milieu de nuit, le jet d’ordures dans des endroits inappropriés ne sont ni du vol ni de la prostitution. Il s’ensuit donc que les « incivilités », ne requièrent pas de qualification pénale en raison de leur peu de gravité « apparente » qui n’attire pas le législateur, ni les foudres du système de justice pénale. 


Pourtant, en dépit de cette esquisse sémantique du vocable, les « incivilités » pose encore un problème en termes de reconnaissance de leurs manifestations. Plus particulièrement, comment les incivilités s’expriment en Algérie, dans les relations entre les personnes ou dans l’espace public ? Qu’est-ce qui fait qu’un acte plutôt qu’un autre soit qualifié et perçu comme incivil ? Le subjectivisme est donc têtu et difficilement évacuable lorsqu’il s’agit de démêler ce qui est acceptable et ce qui est inacceptable parmi la foule interminable des actes humains. Mais, cela n’empêche guère le sens commun et l’évidence de considérer les crachats par terre qui est devenu pour certains jeunes un sport national notamment ceux s’adonnant à la consommation du tabac chique comme un geste non seulement polluant mais inconvenant. Typiquement algérienne, l’addiction à cette substance conduit ses consommateurs à crachouiller afin d’expulser le liquide toxique qu’elle contient et à jeter ou à « coller » les boules de chic sur les murs ou dans les plafonds. Le phénomène est très connu dans les écoles et lycées ou même les universités. Il suffit d’y jeter un coup d’œil ! Autre manifestation des incivilités en Algérie, le jet de sacs d’ordure par les fenêtres de certains immeubles de certains quartiers. Habitant dans les étages supérieurs des immeubles et ne voulant pas se déranger pour descendre les escaliers jusqu’à la décharge publique aménagée par les services de la commune, certains individus ne se soucient même pas de blesser les personnes passantes lorsqu’ils balancent par les leur balcon leurs ordures ménagères. À tout cela, il faut ajouter le phénomène de jet de boissons par les vitres de véhicules en route, les insultes qui, si auparavant étaient seulement réservés aux garçons, on les retrouve aujourd’hui aussi chez certaines filles. N’oublions pas enfin, les réactions agressives et provocantes dans les services publics, les marchés et les trottoirs de rue. Voilà quelques exemples récurrents des incivilités en Algérie. Voilà ce qui empoisonne la vie des gens au contact de ces inconduites qui suscitent l’indignation de l’honnête citoyen. 


Maintenant, quelle est l’origine des incivilités ? À qui revient la faute ? Aux individus qui, à l’évidence, n’ont pas eu la chance ou le privilège d’intérioriser la norme « respect de l’autre et du milieu de vie » ? Ou à la société qui a trop fermé les yeux sur ce phénomène en restant indifférente ? Quelle est la part de responsabilité des parents, de l’école et des pouvoirs publics dans tout cela ? Il nous semble, sans pointer du doigt quiconque, que la responsabilité est partagée. Mais, comme le dit le proverbe chinois, s’« il faut cent soldats pour établir un campement, il suffit d’une femme pour fonder un foyer » ! Or, si le foyer est désorganisé, si la mère est démissionnaire, si le père manque d’autorité à l’égard de ses enfants, comment espérer détourner ces derniers des mauvaises conduites ? D’autre part, si les agents de maintien de l’ordre public se désintéressent de ce qui se passe sous leurs yeux, lorsqu’un individu dégrade l’immobilier public, méconnait les règles d’hygiène dans l’espace public, lorsqu’il « drague » agressivement une jeune fille passante, ou lorsqu’il s’amuse à taguer sur le mur de son voisin, comment le remettre dans le droit chemin de la civilité et par qui ? C’est pour toutes ces raisons, il convient de situer le point de départ où pourrait émerger, se développer et plus tard se routiniser les comportements incivils et irrespectueux : la famille d’abord et avant tout. Ensuite, l’école, le collège, le lycée ou l’université lorsque le maître de classe lui-même ne se respecte pas et ne respecte pas ceux et celles qu’il enseigne. C’est aussi, les contrôles formels, les agents de police, de gendarmerie, les acteurs du système pénal qui au contact des protagonistes, n’y prêtent pas oreille, restent indifférents à leurs problèmes ou appliquent de manière machinale les règles de procédures sans se soucier du traitement du cas par cas. On touche ici du doigt le rôle parfois contradictoire et stigmatisant du système pénal même si nous n’allons pas le rendre totalement responsable des conduites inciviles des personnes qu’il saisit par ses tentacules comme le fait souvent les partisans de la criminologie radicale. Ceci veut dire que finalement, les incivilités n’ont pas de visage et que toute personne peut en être concernée, même celles qui incarnent le glaive de la loi tenant en équilibre la balance dans le Palais de justice. 


Mais, au-delà de cette anthologie causaliste des incivilités, quel est à présent leur rôle dans la délinquance ? Y a-t-il un lien de cause à effet entre les désordres, l’apparition et le développement de la délinquance ? Quelle est leur pat d’influence dans l’étiologie criminelle ? Les réponses à ces questions ont été apportées depuis plus de trente ans par deux auteurs américains, James Wilson et Georges Kelling dans un article qui a marqué les annales de la criminologie et publié dans la revue Atlantic Monthly : « Broken Windows. The police and the neighborhood safety » en 1982. En effet, par le bénéfice d’une métaphore, les auteurs nous expliquent que, si une vitre cassée n’est pas immédiatement remplacée par une autre, les autres vitres connaîtront le même sort. Autrement dit, si un lieu est laissé à l’abandon, sans prise en compte de sa détérioration progressive et si la propriété n’y est pas respectée, il donnera naissance non seulement à des actes de délinquance, mais surtout au développement du sentiment d’insécurité parmi les gens qui y habitent. Ainsi, lorsque les actes de vandalisme ne sont pas traités, l’occupation des espaces publics par des jeunes impolis ou agressifs n’attire l’attention de personne, ou si la mendicité, le vagabondage ou l’usage de drogue n’est suivi par aucune prise en charge sociétale ou étatique, un sentiment d’impunité s’y développe donnant l’impression aux délinquants potentiels qu’ils ne risqueront rien pour leurs activités criminelles. Deux conséquences majeures peuvent dès lors être tirées de cette théorie de la « vitre cassée ».


La première, est que les incivilités produisent un effet « boule de neige ». Si elles ne sont pas traitées dès leur apparition, elles donneront inévitablement lieu à des actes de délinquance. La seconde, se rapporte au rôle que doit jouer la police. Celle-ci, aura plus d’efficacité si elle se focalise davantage sur les missions de maintien de l’ordre, en veillant à garantir la jouissance paisible des lieux publics en étant plus présente et plus visible. C’est à ces conditions qu’il est possible de prévenir les incivilités, partant la délinquance, sans besoin d’appliquer la loi pénale. 


En somme, cela nous conduit à dégager à partir de cette présentation succincte du phénomène d’« incivilités » quelques solutions qui nous paraissent nécessaires pour une lutte efficace contre leur présence dans les lieux de vie de nos citoyens. Comment faire alors ? Plusieurs pistes se dégagent pour résoudre le problème.


Il faut d’abord revoir le rôle de la famille, des parents. Or, qu’il n’en déplaise à certains, les compétences éducatives de certains parents sont plus que douteuses. Indifférence à l’égard des comportements inconvenables de leurs enfants, absence d’intérêt pour leur apprendre la discipline, un dédain flagrant à l’égard de leurs paroles impolies et leurs gestes insolents, passivité presque maladive face à leurs conduites violentes ou agressives, voilà autant d’attitudes parentales qui renforcent chez l’enfant le sentiment que tout est permis et qu’il n’y a aucune limite entre ce qui est interdit et ce qui est autorisé. Au Canada par exemple, depuis les années 1990, on a introduit des programmes de « prévention développementale » afin d’aider les parents qui trouvent des difficultés à éduquer leurs enfants. Sous la supervision des experts de l’enfance, plusieurs familles y avaient participé. Les évaluations scientifiques ont montré qu’après un certain nombre d’années, les enfants qui avaient bénéficié de tels programmes, n’évoluaient pas vers la délinquance et que leur sociabilité était grandement améliorée. La famille algérienne, dont l’orgueil méditerranéen est bien connu, est-elle prête à expérimenter ce type de programmes ? À en douter.


Il faut ensuite, réinvestir le « quartier » et redéfinir ses fonctions. Curieusement, le quartier au lieu d’être un espace de transit, se caractérise en Algérie, dans les pays maghrébins comme un lieu de rencontre, un prolongement de la maison, un territoire à occuper. La maison familiale, elle, c’est pour les femmes, le sexe féminin. Les frottements entre individus, la promiscuité, les altercations de voisinage, les cris d’enfants, le squattage de jeunes à l’entrée des immeubles, sont autant d’exemples qui deviennent sources de frustrations sociales, donc d’incivilités et bien évidement de délinquance lorsqu’ils atteignent un certain degré de gravité. Le quartier doit donc être un espace de convivialité, d’échanges de bonnes manières, de tremplin servant à seulement assurer le trait d’union entre la maison, le travail, l’école ou autres occupations de la vie quotidienne. Il doit en outre accueillir des associations, les services techniques de la commune (nettoyage des ordures ménagères, réparation des lampes cassées, etc.), des centres de loisirs, des bibliothèques municipales, des maisons de jeunes, des salles de sport afin de détourner les enfants du chemin de la délinquance. On appelle cela, la « prévention sociale » qui, combinée avec la « prévention situationnelle » (limitation des occasions de crime, protection des cibles victimales, aménagement de l’urbanisme) constitue un rempart solide contre les phénomènes criminels. 


De même, il faut réformer le rôle de l’« école ». Un certain Victor Hugo écrivait que « Quand on ouvre une école, on ferme une prison ». Formule saisissante pour celui qui sait méditer la concision et la profondeur des citations réflexives. Mais, l’école apprend-elle vraiment à nos enfants les règles de politesse et de respect de l’autre, ou se contente-t-elle seulement à prodiguer à la lettre un enseignement de leçons basiques, « sans âme », tout tracé à l’avance ? Quelle priorité est donnée par le maître d’école à l’apprentissage des règles de vie en commun, de pacte civil et social ? L’apprentissage de la citoyenneté et des valeurs fondatrices de la vie sociale occupe-t-il la place qu’il mérite et l’attention nécessaire dans les programmes scolaires ? Or, on sait bien depuis plusieurs siècles, que la leçon soit attribuée à Aristophane, Rabelais ou Montaigne, qu’« Éduquer, ce n’est pas remplir un vase, mais allumer un feu » ! Il n’y a rien à ajouter.


Enfin, la « police » a un grand rôle à jouer dans la prévention des incivilités. À ce titre, il est peut être intéressant d’identifier la cause de l’inertie des agents de police à l’égard des incivilités. En effet, n’étant pas vues par ces agents comme un phénomène menaçant l’« ordre public » tel qu’ils le conçoivent légalement, les incivilités y sont dès lors perçues par eux comme appartenant à l’« ordre social » dont le maintien incombe avant tout à la communauté et non aux agents de l’État. Pourtant, il suffit pour un policier de projeter sa vision un plus loin pour comprendre que l’acte incivil dont il vient de s’en détourner les yeux présentement, est un ferment puissant de développement d’autres actes plus graves de délinquance dans le futur. À petites causes, grands effets donc. Certes, la police a plusieurs « visages » puisqu’il peut aussi bien s’agir de la police de résolution de problèmes que l’on trouve dans les pays anglo-saxons, de police communautaire, de police de proximité, de police municipale, ou de police nationale. Parmi tous ces modèles de police, quelle est la plus apte à remplir son devoir de prévention des incivilités ? Si la police nationale s’occupe des « affaires sérieuses » comme le grand banditisme, la répression du crime ou l’arrestation des malfaiteurs, et si la police de résolution de problèmes se concentre sur le traitement « sur mesure » des actes de délinquances répétitifs, il revient à la police communautaire, communale ou de proximité de gérer les problèmes d’incivilités dans les quartiers qu’elle doit bien connaître. Mais, cela nécessite au préalable l’instauration d’un climat de confiance entre elles et les citoyens, de démontrer leur capacité à résoudre les conflits de voisinage, de tranquillité publique et d’imposer le respect des règles de vie commune. La sanction pénale, l’application de la loi pénale et le recours aux tribunaux ne s’avèrent dès lors plus nécessaires pour traiter des inconduites qu’une meilleure prévention peut alors résoudre. Est-il encore nécessaire de le rappeler : les incivilités sont affaire d’éducation, non de répression. Mais, a-t-on en Algérie une police municipale ou de proximité ? La voit-on dans la rue ? Il faudra le démonter… ?!


 


Farid Ouabri
Docteur en droit privé et sciences criminelles
Université d’Alger 1 
E-mail : [email protected]

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