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Aux origines du Nationalisme algérien

Le parcours de Hamdane Ben Othman Khodja

5 juillet 2018 | 22:03
independance Mohamed Nazim Aziri


Si pour un grand nombre d’entre nous, le mouvement national algérien n’est apparu que peu avant la 1re guerre mondiale (1914-1918), les sources du combat politique du peuple algérien remontent bien avant, c’est-à-dire au tout début de la colonisation comme le prouve la publication en 1833 du « Miroir ou Aperçu historique et statistique sur la régence d’Alger » par Hamdane Ben Othman Khodja



À l’origine de cet écrit, il y avait le rejet et la dénonciation d’une politique coloniale injuste, exercée sur une nation qui se reconnaissait parfaitement dans sa diversité. Mais outre la situation dramatique des algériens, le Miroir, comme son nom l’indique, reflète beaucoup d’autres aspects, d’abord sur l’auteur lui-même et sa croyance profonde en l’existence d’une nation algérienne à part entière ; ensuite, sur la démarche et la stratégie de lutte suivie par un fin connaisseur de la société occidentale.


Qui est Hamdane Khodja ?


Hamdane Ben Othman Khodja appartient à une famille de notables algérois, son père, Othman, un jurisconsulte de renom, jouissait d’une grande estime auprès de l’administration turque, représentée à sa plus haute échelle par le dey. Ayant montré des compétences inouïes en matière de lois, le dey lui confia la supervision des comptes budgétaires et les dossiers contenant les noms et les grades, ainsi que les traitements des janissaires. En plus de l’administration, le père de Hamdane exerçait également le métier d’enseignant qu’il transmettra plus tard à son fils. Son oncle Mohammed Hadj, quant à lui, s’occupait de Dar el seka, l’équivalent de l’Hôtel des monnaies de nos jours.


Hamdane Khodja serait né en 1773, une date approximative, mais reprise par plusieurs auteurs qui se sont penchés sur son œuvre et son parcours. D’autres auteurs attestent, par contre, qu’il est né en 1775, l’année où le dey Mohamed Othman Bacha repoussa la campagne espagnole, conduite par Alejandro O’Reilly contre Alger. Dès son jeune âge, l’enfant Hamdane montra une grande passion pour le Saint Coran et le savoir. Son premier apprentissage, il le fit chez son père. À peine onze ans, il finit d’apprendre par cœur le Livre saint, et en guise de récompense, son père décida de l’envoyer avec son oncle, Mohammed Hadj en voyage au Levant. L’oncle de Hamdane avait pour mission, en cette année de 1784, de remettre au sultan le présent que le dey envoyait à la Sublime Porte comme il était de tradition à cette époque. Le voyage de Hamdane Khodja à Istanbul s’effectuera à plusieurs reprises, certains auteurs rapportent qu’il dura dix-sept ans. Après son retour de Constantinople, l’enfant Hamdane, devenu adolescent, passa à une étape supérieure de son apprentissage, il se consacra ainsi à l’étude de la philosophie, de la théologie et des sciences de son temps. La médecine occupait une partie importante de cette passion dévouée au savoir. Il écrira plus tard un ouvrage traitant des moyens de se prémunir de l’épidémie et qu’il intitula « Ithaf al mounsifin wa al oudaba fi al ihtiraz min al ouaba » (Le don fait aux justes et aux lettrés pour se prémunir des maladies épidémiques).


Après la mort de son père, Hamdane Khodja lui succéda dans l’enseignement, un métier qu’il ne conservera pas longtemps, puisqu’il sera rapidement engagé par son oncle dans le métier du négoce. Devenu commerçant, Hamdane aura donc l’opportunité de voyager et de visiter plusieurs capitales. Il se rendra à Tunis, Marseille, Londres, Gibraltar et Paris.
Dans la métropole française, il fit, en 1820, la connaissance de plusieurs personnalités influentes dans les milieux politiques français. La plus importante d’entre elles est sans doute Louis-Philippe d’Orléans, devenu plus tard, en 1830, roi des Français. En plus de l’apprentissage des langues étrangères, comme le français et l’anglais, le voyage en Europe de Hamdane Khodja fut pour lui l’occasion propice de vivre de plus près les nouveaux modes de gouvernance adoptés dans les pays du vieux continent, notamment celui d’une France élevée au rang des nations modernes par la célèbre Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, texte qui consacra à jamais les libertés politiques et d’expressions. D’ailleurs, Hamdane Khodja écrira plus tard dans Le Miroir : « J’ai vécu en Europe, j’ai gouté le fruit de la civilisation, et je suis un de ceux qui admirent la politique qui existe dans plusieurs gouvernements. »


Les déplacements de Hamdane Khodja se feront également au Levant, principalement à Istanbul et en Égypte où il séjourna pendant deux mois en 1827. Au Caire, Hamdane Khodja sera fasciné par les réalisations de Mehmet Ali Pacha, le fondateur de l’Égypte moderne. Hamdane voyait en cet homme, selon plusieurs historiens, l’exemple à suivre, d’autant que l’Égypte sous cet homme connut des années de réformes qui touchèrent tous les secteurs de la vie, sans parler de son indépendance de la France napoléonienne et de la Sublime Porte.


Le début d’une longue lutte
De retour en Algérie, Hamdane Khodja n’aura pas assez de temps pour mettre son expérience et ses idées en œuvre, bien qu’il soit, pour un laps de temps, un des proches conseillers du dey Hussein. Il fut, comme tous les Algériens, pris de court par la capitulation de 1830, signée entre de Bourmont, général en chef de l’armée française, et le dey d’Alger.


Bourmont


Dans la convention signée par les deux parties, il est mentionné que « l’exercice de la religion mahométane restera libre. La liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte. Les femmes seront respectées. Le général en chef en prend l’engagement sur l’honneur. » De tous ces engagements il n’en sera rien. Le 8 septembre 1830, Clauzel ouvrit le bal en signant un arrêté réunissant au domaine les propriétés du dey, des beys et des Turcs déportés ainsi que celles habous. Trois mois après, le 7 décembre 1830, Clauzel revint à la charge en signant un nouvel arrêté portant sur l’attribution à l’État des revenus de tous les établissements affectés à La Mecque, à Médine et aux mosquées. Ces mesures arbitraires entraîneront des vagues de protestation parmi les populations musulmanes. Lors de cette campagne de dénaturation culturelle et religieuse, plusieurs édifices seront ciblés par l’administration française, il sera ainsi le cas pour la célèbre mosquée Ketchaoua.


Dans un livre intitulé, Un an à Alger (1887), M.-J. Baudel décrira l’ampleur de cette dénaturation : « Au lieu de construire à neuf une cathédrale, on a détruit la mosquée Ketchaoua, et sur son emplacement on a élevé à grands frais un édifice qui n’a ni originalité ni grandeur. On a inutilement essayé d’approprier un culte catholique à un bijou d’architecture arabe : on n’a réussi qu’à le gâter, disons mieux, à l’anéantir. »
Comme tous ses compatriotes, Hamdane Khodja fera les frais des préjudices de l’administration coloniale qui l’expropria de plusieurs de ses biens immobiliers. Elle en fera de même avec des membres de sa famille. Son oncle Mohammed Hadj sera accusé d’avoir dissimulé une créance datant de l’époque du dey. Après une mise en demeure pour refus de paiement, il fut incarcéré et ses immeubles mis sous scellés. Hamdane fit également l’objet des abus des juges français, il en a accusé un pour avoir voulu l’exproprier d’une maison lui appartenant. Après avoir refusé de vendre son bien à un prix dérisoire, Hamdane fut par la suite obligé de le louer pour une durée de 60 ans, moyennant une modique somme, qu’on oublia de payer.
La capitulation marquera donc le début d’une longue période coloniale.
Pour Hamdane Khodja, il n’était pas question de baisser les bras, et encore moins de quitter le pays pour s’offrir un exil doré dont il avait amplement les moyens.


L’année 1830 est, bien au contraire, le début d’une nouvelle lutte pour défendre les droits et les biens des Algériens par tous les moyens pacifiques possibles. Hamdane Khodja acceptera d’être membre du Conseil municipal d’Alger, il sera aussi nommé membre de la commission qui devait déterminer les indemnités dues aux propriétaires expropriés par l’administration coloniale.
Il essaya à travers cette fonction de limiter les dégâts en amorçant une approche politique que le sociologue algérien Abdelkader Djeghloul qualifie de « résistance-dialogue » en abordant la vie de l’écrivain algérien M’hamed Ben Rahal (1858-1928).


Résistance à l’occupation


Poursuivant son combat politique, Hamdane Khodja multiplia ses déplacements à l’étranger, surtout à Paris, où s’étaient exilés beaucoup d’Algériens parmi eux Ibrahim Mustapha Bacha et M’hamed Bouderba. Ensemble, ils réussiront à faire entendre la cause des Algériens ; des journaux français comme Le National et Le Courrier français seront leurs relais médiatiques au sein de la société française attentive aux échos de la presse très en vogue à cette époque. Le collectif des Algériens sera d’ailleurs considéré par les historiens comme le premier parti politique nationaliste créé par des Algériens pour faire face au colonialisme français. Dans son ouvrage intitulé La Montée du nationalisme en Algérie, Abou Kassem Saadallah décrit le rôle joué par Hamdane Khodja dans ce qu’il a qualifié de "parti de la résistance" : « Sous sa direction, le parti eut des activités clandestines. Pour se protéger, les dirigeants du parti allèrent jusqu’à accepter des fonctions légales en participant, par exemple, avec les Français, à l’administration de la municipalité d’Alger. » La situation abominable des Algériens sera aussi, et grâce au travail de ce « collectif » d’Algériens à leur tête Hamdane Khodja, au menu des débats du Parlement français lors des discussions du budget de la guerre. En 1832, le marquis de la Rochefoucauld-Liancourt, député français, dénonçait l’occupation française à Alger. Son plaidoyer a été une véritable mise à nu des exactions du duc de Rovigo et des pillages et expéditions punitives commis au nom de la France ainsi que de la destruction des mosquées. Dans son long plaidoyer, le député n’hésite pas à qualifier publiquement l’occupation d’Alger d’« illégale » et de « despotique ».


L’année 1833 et la publication du Miroir
L’été 1833 a été décisif pour Hamdane Khodja et tous les Algériens du « parti de la résistance », expulsés par les Français du territoire algérien. Poursuivant sans relâche ses démarches politiques, Hamdane Khodja dépose son recours au Conseil d’État. Le 3 juin, il adresse, conjointement avec Ibrahim Ben Mustapha Bacha, une requête au maréchal Soult, où il expose, sous dix-huit rubriques, les griefs des Algériens ; il demande également la nomination d’une commission d’enquête indépendante. Cette requête demeurant sans réponse, il renouvelle et résume ses déclarations dans un document en date du 9 juillet. Le lendemain, il envoie une copie de cette seconde requête au roi Louis-Philipe et l’accompagne d’une lettre. Après avoir épuisé toutes les possibilités d’arrangements politiques, Hamdane se rendit compte que le temps était venu d’informer l’opinion publique. Il décida de publier Le Miroir. Aperçu historique et statistique sur la régence d’Alger juste après avoir terminé sa rédaction en octobre 1833.


Cet ouvrage mérite une grande attention, car bien qu’il soit un compte rendu consacré uniquement à l’état de la population autochtone d’Alger, son essence principale va au-delà d’une simple revendication de droits ou d’une dénonciation des pratiques administratives illégales commises par les généraux de l’armée française. Le Miroir se veut d’abord un « manifeste idéologique » comme l’attestent les sociologues, un cri contre la nature même du colonialisme et son essence est inspirée du mépris d’autrui et des thèses raciales très répandues à cette époque. Le livre de Hamdane Khodja mérite une attention particulière, car son auteur a su en faire un ouvrage de référence mettant à nu, par un discours percutant et sans équivoque, les contradictions de la campagne d’Afrique qui n’a que trop duré sur le sol algérien.


Après la publication du Miroir en 1833, les réactions de l’administration, à sa tête Clauzel, nommé gouverneur général de l’Algérie, ne se sont pas fait attendre. Hamdan Khodja sera accusé de tous les maux, il sera également la cible des auteurs français qui s’acharneront contre lui et sa famille. Il fut jugé pour diffamation devant les tribunaux d’Alger et les divers recours qu’il avait adressés au Conseil d’État furent tous rejetés.


Dans un de ses fascicules publiés entre 1858 et 1874 et intitulés Causes célèbres de tous les peuples, Armand Fouquier écrit : « La justice organisée par l’arrêté Clauzel n’offrait aux accusés aucune de ces garanties sérieuses que nous possédons en France. Ainsi, il n’y avait d’autre appel possible que par un pourvoi devant le conseil d’administration de la colonie, pourvoi souvent illusoire, comme on le vit dans une affaire assez célèbre, celle de Sidi-Hamdane Ben Athman Khodja….En vain Sidi-Hamdane demanda le renvoi pour cause de suspicion légitime, alléguant qu’il allait être jugé sous l’influence toute puissante de son adversaire qui se trouvait par le fait juge en sa propre cause… Sidi Hamdane fut jugé et condamné sans recours. » Sur le plan de la lutte politique, la publication du Miroir obligea le gouvernement français à nommer une commission d’enquête (la Commission d’Afrique). Elle auditionna toutes les parties sur les événements qui avaient suivi la capitulation d’Alger en 1830.


Le rapport publié par la commission africaine et les décisions prises ne changeront rien au cours de l’histoire coloniale. Bien au contraire, cette commission ne prendra en considération aucun point proposé par le parti de Hamdane Khodja. Elle se contentera d’admettre la mauvaise conduite de l’armée française en Algérie, recommandant toutefois son annexion à la France. Quant à Hamdane Khodja, il sera traqué sans relâche par Clauzel et ses sbires. Il finira par quitter Alger et s’exiler d’abord à Paris qu’il quitta aussi en 1836 pour s’établir à Constantinople où il mourut vers 1840. Accusé de complot contre l’autorité française, son propre fils Hassan est également expulsé sur ordre de Clauzel le 26 septembre 1836.


En définitive, on peut dire que Hamdane Khodja n’a pas été seulement un précurseur de la lutte politique pour la défense du peuple algérien, il a été aussi, à travers son livre, un avant-gardiste de l’émancipation des peuples opprimés dans le monde arabomusulman, avant même Abd al-Rahman al-Kawakibi (1855-1902) qui publia en 1901 son fameux ouvrage ; « Les traits de la répression et le Combat contre l’esclavage » devenu une référence dans le monde arabe. Les auteurs ayant travaillé sur le livre de Hamdane Khodja l’ont qualifié de pionnier du nationalisme en Algérie et de précurseur dans le monde arabe. 


Sources :


Le Miroir, Hamdan Khodja, 1833.


La montée du nationalisme en Algérie, Abou Kassem Saadallah, 1983.


La revue africaine n° 288, septembre 1913.


Causes célèbres de tous les peuples (1858-1874), A. Fouquier.


Procès-verbaux et rapports, de la commission d’Afrique, 1833.


 


Un an à Alger, J.-M. Baudel, 1887

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