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L’esprit d’une nation dixit M. Boukrouh ou l’idée de la nation

5 septembre 2016 | 22:35
Safi BENAISSA Cadre dirigeant en retraite



La contribution de M. Boukrouh sur l’esprit de la nation consiste à nous en instruire. Il en fait un élément constitutif de la nation même : « Ce qui nous manque pour être une vraie nation ce ne sont évidemment pas les composants physiques (un territoire, un peuple, un Etat, un drapeau). Mais un constituant immatériel qui est ce qu’on appelle l’esprit d’une nation. Qu’est ce que c’est ? C’est l’élément chimique… » Nous y reviendrons.

Pour y voir plus clair essayons de faire une approche de l’esprit d’une nation et de la comparer aux concepts de « l’idée de la nation » pour éclairer de ce qu’est une vraie nation.

L’esprit de la nation, principe immatériel, participe à particulariser la nation avec ses propres propriétés qui la différencient d’autres groupes ou d’autres nations, dans sa substance spirituelle. Cet esprit la distingue dans son particularisme.
Par contre l’idée de la nation, concept abstrait définit la nation à partir de caractères spécifiques d’essence intelligible à savoir :
Un territoire, une population, une langue, une histoire commune, une culture propre, un projet de société des intérêts économiques communs, une communauté de destin : c’est de cet ensemble que résulte et se forme l’esprit de la nation.

C’est de cette idée de la nation que M. Boukrouh se détourne.
Il décrit la société, non dans ses rapports sociaux, culturels et économiques, ni de son histoire mais dans les rapports individuels qui sont tout à la fois conflictuels, complices, de bonne ou de mauvaise société, de fraude ou de mauvaise camaraderie qui existent dans toutes formations sociales avec plus ou moins de bonheur y compris qui le font rêver pour les avoir idéalisées en leur prêtant des sentiments virtuels dans le meilleur des mondes.

La notion de nation étant clarifiée revenons à ce qu’il nous en révèle comme valeurs universelles, en introduction et qui l’autorise à vilipender la société algérienne.

Citant d’abord Renan qui résume sa définition de la nation par « le désir de vivre ensemble », il complète par celle de Debray « le désir de faire ensemble ».

Au-delà du fait que cette définition ne recouvre qu’un aspect de la notion de nation, quel est l’intérêt culturel de citer ces écrivains en particulier le tristement célèbre Renan qu’avait déjà fustigé Aimé Césaire dans un « discours sur le colonialisme » dans sa harangue contre ces racistes qu’il confond allégrement avec Hitler.
Prenons à rebours cette définition, il tire ne sait d’où que le sentimentalisme dans sa déclinaison algéro-islamiste a promu une définition qui ne prendrait en compte que le « croire ensemble » (!?) Il pousse son illusion jusqu’à affirmer « dans le cas islamique on peut croire la même chose et s’entretuer pour rien et sans compter ».
C’est la confusion totale ! Cas islamique dans la déclinaison algéro-islamiste ( !?) où l’on ne sait pas qui tue qui ( ?) dans cette version. Plus loin il explique que les musulmans islamistes – rétrogrades – ne partagent rien avec les musulmans non-islamistes ; autrement il existerait des musulmans non islamistes en Algérie ! Alors comment démêler l’écheveau qu’il a tissé ?



Autre calamité algérienne : c’est le clivage social qui serait dû à la langue -arabophone vs francophone- la société algérienne comprendrait-elle deux communautés ?

Une autre incongruité : une frange de la société, ou clan, serait favorisée par le pouvoir au détriment du reste ; quel est ce clan ? Des bavardages médisant érigés en fait social déterminant (au fait, quel rapport avec la nation ?)

Par conséquent ni le désire de vivre ensemble et le faire ensemble ni encore moins dans le croire ensemble tel que défini plus haut, ne peuvent, ni ne définissent la société algérienne.

La nation algérienne -nous reviendrons sur sa formation plus longuement- s’est forgée par son histoire ; son unité a été forgée dans les luttes séculaires dont la dernière guerre de libération qui a été sanglante dans la communion de son peuple pour recouvrer son indépendance politique, économique, sociale et culturelle. Le cri de guerre de cette révolution a été prononcé au non du djihad fi sabil Allah non dans l’acception simpliste de certains bien-pensants, mais dans le concept élargi de la libération de sa patrie et de son patrimoine collectif et individuel, l’effort sur soi contre l’égoïsme, le narcissisme.

L’épreuve terrible de la décennie noire imposée par l’idéologie islamiste extrémiste découle, elle, de plusieurs causes aggravantes qui ont concouru à son émergence :
- Une situation économique déclinante qu’explique une réorientation politico-économique dans une phase de maturation de notre société (et non d’individus).

- Une baisse drastique des prix des hydrocarbures.

- Une montée vertigineuse de l’islamisme politique qui a pénétré la société algérienne par les flux d’échanges qui la traversent avec les pays musulmans travaillés par le fondamentalisme religieux encouragée et soutenue par les intérêts occidentaux, d’abord par la guerre idéologique entre le capitalisme et le communisme et particulièrement les intérêts géostratégiques.


Pour mieux comprendre l’histoire et la genèse des courants extrémistes lire l’intéressant ouvrage de M. Boukraa Lies sur le djihadisme -long travail de recherche documenté et très fouillé depuis l’origine de l’islam à l’époque moderne-.

Cette déferlante intégriste dont l’objectif était la prise du pouvoir avec l’assentiment du peuple en excitant sa fibre islamique a buté sur le rempart de nos forces de sécurité, soutenue par des patriotes, d’une certaine classe politique et de la société civile : « Les forces vives de la nation ».

S’est posée très tôt la question de « que faire ? » pour juguler cette effusion de sang, cette tragédie nationale à laquelle l’extrémisme religieux importé nous a conduit. Cette exacerbation créée par des forces contradictoires conjoncturelles s’est dénouée pour le retour aux fondamentaux de leurs valeurs spirituelles tirées du fond commun de leur religion commune l’islam.

Cette sagesse politico-confessionnelle a été consacrée dans une politique de réconciliation nationale prônée par M. Abdelaziz Bouteflika alors candidat à la présidence de la République qui avait par la suite reçu mandat par le suffrage universel, pour son application.



Solution rejetée par ceux qu’on appelait les éradicateurs qui pensaient éradiquer l’islamisme politique par les armes et se sont opposés dans une sémantique violente à cette politique assumée par le président et plébiscitée par le peuple.

Leur méconnaissance des valeurs culturelles et cultuelles profondes de la société algérienne a obstrué leur vision politique.
Comme souligné plus haut, le sentiment religieux profondément enraciné chez notre peuple a été exploité par l’intégrisme pour la conquête du pouvoir. La meilleure parade était de le soustraire a ces « illuminés » pour le consacrer comme composante de l’identité nationale dans sa pratique ancestrale en l’expurgeant des apports qui nous étaient étrangers tout en contextualisant notre islam des lumières.


Le croire ensemble dans cette optique est un élément de la culture de la nation qui cimente son édifice, et non dans la division que développe M. Boukrouh, c’est dans la paix (selm), la sérénité et le respect de l’autre tel qu’enseigné par notre islam.

Revenons au concept de nation


M. Boukrouh met de côté les aspects qui déterminent la nation. Ce qui nous manque dit-il c’est un constituant immatériel que l’on peut résumer par une bonne culture (l’élément chimique qui nous manquerait n’est pas immatériel, tel qu’il le développe c’est un élément organique ! fermons la parenthèse). Il nous dresse un tableau idyllique de la vie en société : on file « le parfait amour du prochain » dans une entente cordiale dans le respect et la dignité de l’autre, agir pour l’action commune dans l’intérêt commun avec échange d’amabilité….
Ce phénomène intellectuel est bien sûr dû à l’œuvre des hommes ; l’Europe le doit aux lumières – précisons du XVIIIs- ; les Etats Unis le doivent à un livre « Zhu common sense » ; la Russie au livre de Lénine « que faire ? » ; la Chine au livre rouge de MAO.
Par conséquent ces œuvres à un moment de leur histoire ont réveillé ces nations et les ont projetées au rang de grandes puissances, soudant les individus, en en faisant une belle nation où il fait bon vivre et attirant les harragas de divers pays, dont le notre, il ne faut pas s’en cacher, qui meurent chaque année en voulant s’y installer.

« Mesurée à cette aune » nous dit-il, il n’existe pas de nation algérienne, car, nous abrégeons, notre société est anomique.
Quelle en est la cause ? « C’est notre esprit à l’envers qui nous empêche depuis la nuit des temps d’être une nation. Ni les hommes politiques, ni les intellectuels ne le savent, ni n’ont une idée de ce qu’il faut faire pour échapper à ce qui semble être une malédiction mais qui n’est en réalité que notre incompétence et notre ignorance. Même ceux, précise-t-il qui nous ont précédés n’ont fait aucune projection de l’avenir à l’instar d’autres révolutions, ni ne nous ont éclairés. Un procès en règle contre les anciens et les nouveaux, et, fait suprême, c’est tout la société qui est au banc des accusés. »


Cette tirade est en droite ligne de ce que distillent les racistes tel que Renan

Récapitulons : nous n’avons pas de nation, on n’a jamais eu ni homme d’Etat, ni intellectuels, ni hommes éclairés, si ce n’est des « baroudeurs » pendant la révolution algérienne à contrario des autres peuples.

Essayons de savoir ce que nous sommes, d’abord par savoir un peu plus sur l’idée de la nation, et par la suite remonter le cours de notre histoire.

L’idée de la nation
La notion ou l’idée de la nation ou même le concept de nation nécessite pour le définir ou en comprendre la genèse et le développement tout un volume. Nous tenterons de profiler les lignes qui en dessinent les contours pour rendre l’image plus lisible.

Historiens et philosophes européens sont partagés à dater sa naissance. L’idée de nation prendrait sa source dès la haute antiquité avec la fondation d’Israël par Moïse et le peuple hébreux qui quittèrent l’Egypte, en le remontant par la cité grecque par sa fédération par Alexandre. Mais si l’exemple d’Israël est isolé et celui de la Grèce annihilé par la colonisation romaine, l’idée de nation ressurgit par l’établissement des barbares (germains) sur les ruines de cette dernière, que la religion chrétienne cimente.

Confinée pendant des siècles, d’abord à la sphère de l’Eglise, puis pris en charges par la littérature du XIIe siècle ; étendu aux hommes de l’Etat royal au XIIIe siècle, elle gagne le peuple.
Au début du XVs l’idée de nation sort de l’ombre à la Renaissance. Elle avait même conduit à des guerres entre la France, l’Angleterre et l’Allemagne.

Circonscrite à une délimitation territoriale, cette idée se développe et se mue en démocratie des citoyens. Différentes théories ont été élaborées par des philosophes mais une définition contemporaine fait consensus. « La nation est un bien collectif d’essence politique, d’un peuple sur un territoire donné ».

Quatre critères sont intégrés : un peuple, un territoire (celui des ancêtres), une nature politique, une souveraineté.

Cette souveraineté du peuple engendre l’Etat ; à l’inverse l’Etat ne peut forger une nation, par contre il peut rassembler les différents groupes de la nation et renforcer leur cohésion par un contrat politique au cœur duquel s’est inscrit dès les débuts la religion. Même si à l’origine l’Etat était le produit de la volonté d’une classe, un état contractuel lui a succédé.
Deux enseignements peuvent être tirés : le sentiment national est à la base du développement de l’idée de nation, la nation a accouché l’Etat : instrument militaro-administratif pour exercer le pouvoir en son sein et la protéger de l’extérieur.

Le sentiment national se développe par sa mémoire collective que renforcera l’histoire nationale, par la religion, par la culture qui lui est adjacente et subséquente véhiculée par la ou les langues officielles et vernaculaires par une communauté de vie et de mœurs de traditions, de perception de la vie en commun et du monde qui l’entoure. Ajoutons « l’acte de conscience et de volonté » dont qualifie la nation Fichte.

La nation aujourd’hui est confondue avec la citoyenneté, avec l’Etat ou l’Etat nation. L’Etat est sa forme juridique, il la représente auprès des autres Etats, il la protège des visées impérialistes. Il protège sa souveraineté extérieure grâce à son armée, il assume et protège le fonctionnement de ses institutions politiques et économiques et les intérêts privés et collectifs de la communauté établie dans son territoire.

Cette théorie de l’idée de la nation s’est développée en Europe. En nous référant à ce modèle, l’on peut aisément la restituer dans le cadre de l’histoire du Maghreb et de l’Algérie particulièrement. Dans notre histoire qui se confond avec le Maghreb ou l’Afrique du Nord, remontons à l’antiquité.



Antiquité
Massinissa après la conquête de Cirta étendra son pouvoir jusqu’à la Moulouya unifiant les deux royaumes de l’Est et du centre du Maghreb. Grand bâtisseur il a fait de son royaume un Etat unifié indépendant et prospère. POLYBE dit en substance : « sa grande et merveilleuse action est d’avoir mis en plein valeur de très grands espaces qui ont donné des produits cultivés ».
TITE-LIVE rapporte que Massinissa proclamait contre tous les étrangers (Phéniciens ou Romains) que l’Afrique doit appartenir aux Africains. Il ne cessa d’œuvrer jusqu’à sa mort pour le retour au royaume libyen, le territoire soustrait par Carthage en 148 avant J.-C.
Autant Micispa que Jugurtha, après des prodiges d’héroïsme pour maintenir l’ancien royaume, ils ne peuvent venir à bout des puissantes légions de soldats romains.
Forcés mais non soumis les peuples maghrébins n’abdiquèrent jamais devant les Romains, même s’ils devaient fructifier la terre. La résistance s’organisait, TACITE rapporte « que deux chefs se partagent l’armée : Tacfarinas garda l’élite des soldats, les rompit à la discipline et au commandement tandis que Mazzipa entraînera les troupes légères portant partout le fer, le feu et l’effroi »

A la chute de l’empire Romain a succédé l’occupation Vandale (429 à 533) puis celle de Byzantins (523 à 649). Les zones occupées rétrécissent comme « peau de chagrin » sur la poussée des populations berbères. Elles restent circonscrites au Nord-Est Magrébin. La reconquête berbère s’est faite à partir des montagnes et des hautes plaines au Maghreb central et du Sahara où ils s’étaient repliés.

Dans les territoires libérés, les rapports lignagers redeviennent des rapports sociaux dominants et se confondent avec les rapports de voisinage, avec toutefois, une évolution sous forme d’organisation supra-tribal : des royaumes qui s’échelonnent d’Est en Ouest aux liens distendus sauf dans trois pôles : l’ouest oranais, le royaume des Djeddar et le royaume de l’Aurès qui rappellent les tentatives de Massinissa et de Jugurtha. La conquête d’une bonne partie de leurs terres contre l’occupation vandale et byzantine atteste la volonté du Maghreb central d’être indépendant.


L’intégration arabo-musulmane
C’est sur ces places fortes que buteront les contingents arabo-musulmans. Si en un demi-siècle, l’islam s’est implanté au Maghreb et devient la force principale de l’expansion musulmane en direction de l’occident chrétien, il reste jaloux de son indépendance vis-à-vis du Machrek. La révolte maghrébine s’exprime dans le kharédjisme en remettant en cause la légitimité du pouvoir Ommeyade.
Devant les luttes qui opposent les Kharidjites aux armées impériales et les conflits entre les différentes sectes kharédjites, Ibn Rostom fond en 761 l’Imamat de Tahert ; Abou quorra fond lui aussi un Etat aux alentours de Tlemcen à la même époque.

Si, Yazid venu du Machrek à la tête d’une expédition mata la révolte kharidjite de l’Ifriqya, il se résigna à accepter la proposition d’Ibn Rostom de paix qui consacra l’indépendance du Maghreb central.
Comme expliqué plus haut la population maghrébine a complètement adopté l’islam -religion nouvelle- et a assimilé la civilisation arabo-musulmane, en devenant son « fer de lance » pour son expansion dans le monde chrétien.

Sur le plan économique, il devient le carrefour commercial et met en contact, le moyen orient et l’orient musulman avec l’Afrique noire, l’occident musulman et au delà l’occident chrétien.
Du IX au XIV siècle le Maghreb a constitué une plaque tournante de grands courants d’échange. Il contrôle pendant six siècles la route de l’or du Soudan, et occupe de ce fait une place essentielle dans des échanges commerciaux du monde méditerranéen et moyen-oriental ; il détient un facteur important de développement de la civilisation musulmane et aussi, sans doute, « de l’essor un peu plus tardif de l’Europe occidentale » dit en substance Lacoste.



André Julien « in Histoire de l’Afrique » dit : « Les vaisseaux y abordent, les caravanes y viennent et c’est un entrepôt de marchandise. Les habitants sont riches et plus habiles en divers arts et métiers qu’on l’est généralement ailleurs en sorte que le commerce y est florissant. Les marchands de la ville sont en relation avec ceux de l’Afrique occidentale ainsi qu’avec ceux du Sahara et de l’orient. Autour de la ville sont des plaines cultivées où l’on récolte du blé, de l’orge et des fruits en abondance. On y construit de gros bâtiments, des navires et des galères, car les montagnes environnantes sont très boisées et produisent de la résine et du goudron d’excellente qualité, les habitants se livrent à l’exploitation des mines de fer qui donnent un très bon minerai. En un mot, la ville est très industrieuse ».

Le Maghreb était le point de redistribution de l’or et d’autres marchandises en direction de l’Europe et au Moyen-Orient. Ce Maghreb où l’activité économique est intense foisonne d’écoles, des medersas, des universités dispensant autant l’enseignement coranique que la grammaire, la poésie, que l’étude de l’histoire, la géographie, les sciences exactes, la théologie, la philosophie, et la jurisprudence. La renommée des universités de Fez, Tlemcen, Bougie, Constantine, Turin et Cordoue de l’Andalousie qui était intégrées à la sphère musulmane attiraient les étudiants européens.

Mais dès le XIVs le rapport des forces évolue entre l’occident et l’orient en faveur des européens par le changement des routes commerciales. Les échanges commerciaux se font désormais directement par les voies maritimes entre les pays d’abord de l’Afrique noire pour s’étendre aux pays de l’Extrême-Orient (Chine, Inde et le Japon principalement)


La Régence d’Alger
Cette époque annonçait le déclin du Maghreb qui perdit sont rôle pivot dans le commerce international. L’axe nord-Sud est perturbé, d’une part, par la dynastie Mamelouk au Caire, qui par l’extension sur la haute vallée du Nil entre directement en contact avec le royaume Soudanais fournisseur de l’or, et d’autre part, les nouvelles routes maritimes des marchands chrétiens qui leur ouvrent les régions africaines productrices d’or. Ce qui affecte profondément et durablement ses structures socio-économiques. D’où la naissance de la « course » maghrébine et la « Razia » à l’intérieur.

Retenons que la prospérité du Maghreb surtout central était dû à son rayonnement commercial et à son rôle de transit dont profitait l’aristocratie citadine qui s’associait aux grandes tribus pour ce grand commerce – car la Badiya intervenait plus par sa composante de guerriers, convoyeuse de caravane, que par ses surplus agricoles à l’économie de la hadara-. Ce qui fu la force du Maghreb, le commerce, -et qui fit par la suite la faiblesse de l’Espagne chrétienne- va sonner son déclin quand sa situation de monopole lui sera soustrait par la concurrence européenne qui au contact des marchands arabes ont appris les techniques commerciales et seront enrichis par l’or arabo-africain et américains (du Sud).

A cette décadence de la société par le déclin commercial s’ajoute l’offensive politico-militaire des états chrétiens qui d’abord essuient un échec militaro-religieux en orient et voient la route de l’orient coupée par l’offensive ottoman, mais regroupe ensuite toutes ses forces et s’abat sur le Maghreb qui proche de leur base d’attaque, représente le maillon faible du monde musulman.


C’est en s’insérant dans l’Empire Ottoman que le Maghreb central se renforce pour refouler les Espagnols et se réunifie dans le cadre de frontières désormais précises après un long processus de concurrences et d’attractions mutuelles entre Hafsides Abdelwadids et Mérinides.

Dès lors l’Etat algérien se constitue sous l’appellation de Régence d’Alger avec une forme d’allégeance à la Sublime Porte. Il consolide son autorité sur tout le Maghreb central avec une organisation assez moderne pour son époque avec un bey à Alger, des deys (ou gouverneurs), pour les grandes régions, des bachagha, aghas, caïds et cheikhs au niveau local.

Cette allégeance est remise en cause en 1711 par le dey Ali chaouch à l’exclusion des liens moraux et spirituels dus à la prééminence religieuse du Sultan Ottoman sur le monde musulman.

Rappelons que l’exécutif comprenait outre le Dey, un gouvernement qui l’aide à administrer la Régence. Le pouvoir législatif comprenait un conseil consultatif le diwan qui débattait et soumettait les lois ou décision au Dey pour approbation et promulgation : le pouvoir judiciaire jouissait d’une pleine indépendance à la tête duquel siégeait la cour suprême composée de deux juges et deux imams représentant les deux rites en usage – malikite et hanafite –. Les provinces dirigées par des Beys étaient divisées en district administré par les responsables locaux cités plus haut, et qui étaient chargés, qui des affaires civiles ou militaires, qui de la perception des impôts. L’administration des villes était assurée par des magistrats chargés de leur gestion pour le maintien de l’ordre, travaux d’utilité publique, du trésor…

Sur le plan externe cette entité politique et militaire étant dénommée par l’Europe « Etat barbaresque » - par références aux barbares germains qui disloquèrent l’empire romain – Il faut dire que la marine algérienne écumait les mers, en instituant la course - licite, l’Algérie étant en guerre avec les pays européens qui avaient monopolisé le transport maritime en méditerranée - mais protégeait les puissances alliées (à l’instar de la jeune nation américaine). Néanmoins notre diplomatie jouait le rôle de bons offices et arrivait à établir des relations commerciales nécessaires à son économie.

Sur le plan interne les activités socio-économiques assuraient les bons rapports sociaux de la vie en commun de la société algérienne.
a- L’activité économique se distinguait par :

- Une agriculture prospère, du propre témoignage de l’abbé Desfontaines : La région d’Alger avait soulevé son administration tant par ses maraîchers, ses arbres fruitiers, ses jardins, par ses moissons de froment, d’orge, d’avoine, de légumes, que par l’élevage de toutes espèces de bétail.

- Une activité industrielle d’ustensiles, outils, pièces forgées, ferronnerie, forges et fonderie pour la fabrication d’armes, chantiers navals pour la construction et la réparation de navires.

b- La vie intellectuelle et artistique

L’enseignement était dispensé sur tout le territoire national : En comptait 2000 écoles primaires, secondaires et supérieures qui prodiguaient des cours de théologie, philosophie, les sciences de la nature et de l’homme, sans oublier l’histoire et la géographie.

L’architecture a donné des palais luxueux, medersas, constructions militaires et religieuses, des constructions privées, la Casbah, le palais Hadj Ahmed (à Constantine), la mosquée Ketchaoua sans compter les palais construits dans les différentes provinces, ainsi que El Jamaa El-Kebir.


L’invasion et la conquête française
Mais la faiblesse de la Régence vient du fait qu’elle était minée de l’intérieur, la cohésion interne des groupes sociaux qui la formait s’était fissurée. Le gouvernement était représenté par les Turcs sous le contrôle de diwan composé lui-même de responsable militaires à la tête de la milice Turc. Le Dey était désigné ou révoqué par ce diwan. Les Algériens refusèrent d’en faire partie pour s’ériger en médiateur avec les habitants de l’intérieur.


Une lutte de pouvoir s’engagea entre les membres de gouvernement, avec le soutien de la milice, sous l’œil impassible de la population autochtone, s’ensuivit une déliquescence de l’Etat qui connaît des renversements et, des règlements de compte qui aboutirent à un affaiblissement de l’autorité de l’Etat quant à la prise en charge de l’affaire de l’Etat et de sa défense.


Cette situation découle des autorités turques qui avaient marginalisé le diwan et les notables, représentants des habitants, dans toute prise de décision politique ou sociale.


L’origine de ces dissensions remonterait à un projet au XVII siècle qu’auraient planifié des kouloughlis (descendants des Turcs) pour une prise de pouvoir et l’expulsion des Turcs. Ces derniers les écartèrent de tout pouvoir et de toute possibilité d’y accéder, ni d’être en intelligence avec les notables de l’intérieur (autochtones). Cette inquisition a fragmenté les forces vives de la société, les a diluées, et affaiblit l’union et la capacité de résistance de l’Etat.


Si la cause officielle de l’invasion coloniale serait due à l’offense du Dey faite au consul de France par un coup d’éventail, suite à une scabreuse affaire de dettes non honorée (les détails seraient édifiants), les velléités d’occupation de l’Algérie remontaient à 1808 sous Napoléon I qui avait conçu le projet. Un rapport contenant tous les renseignements nécessaires avait été élaboré par le commandant Boutin – C’est ce rapport qui avait été exhumé lors de l’invasion-.
La pénétration de l’armée française par la partie gâtée de la Régence (son commandement), la discorde des forces internes et l’absence de soutient des combattants de l’intérieur (par leur mise à l’écart) ont facilité la percée française et la prise d’Alger.


La résistance algérienne
C’est en se lançant dans la conquête de l’arrière pays que les colonnes françaises ont été confrontées à une résistance farouche des patriotes algériens. Nonobstant le soulèvement des tribus arabes et kabyles de l’Algérois, elles butent à l’Est devant le Bey Ahmed de Constantine et surtout devant l’implacable et héroïque résistance de l’Emir Abdelkader à l’ouest. Homme d’état et premier fondateur de l’Etat Nation, il contraint par sa détermination à faire reconnaitre sa souveraineté sur la région intérieure par le traité Desmichels (1834) qui lui permit un répit pour unifier la nation et augmenter la puissance de son armée, conscient de la vacuité de ce traité.


Prenant prétexte sur une action punitive de l’Emir à l’encontre d’un chef de tribu, les militaires reprennent les hostilités qui font découvrir toute l’ingéniosité, l’habilité et la stratégie de ce chef intrépide qui inflige des défaites humiliantes à une armée puissante de l’époque et savait se montrer magnanime à l’égard des combattants ennemis.


Sa capacité à galvaniser ses troupes, il la puisait dans les valeurs humaines et culturelles de la société de laquelle il a émergé.



Devant son impétuosité et sa bravoure d’une part et le désarroi et le doute du corps expéditionnaire français, Bugeaud se rapprocha de l’Emir et conclut avec lui le traité de la Tafna (1837). Tactique de ce général qui n’échappa pas à Abdelkader. Mais cette trêve lui permit de développer et d’affermir l’organisation de l’Etat et de poursuivre son unification. Son aura déborde les frontières et noue des relations diplomatiques et commerciales avec des pays européens (principalement l’Angleterre), les pays du Maghreb etc...


La perfidie des Français se découvre dès la pacification de l’Est après le siège de Constantine, pour rompre leur engagement et viole les frontières fixées par le traité de la Tafna, même si l’Emir n’était pas dupe, il aurait écrit plus tard « aux préparatifs faits par les Français aux établissements créés par eux de tous côtés, j’avais parfaitement compris que la paix conclue n’était pas leur dernier mot, les français prendront le pays, ou nous les découragerons ».
Il reste la figure emblématique de l’Etat national contemporain.


La résistance continua sous diverses formes, et des soulèvements sporadiques ont marqué le dernier demi du XIX siècle alors que la moitié du XX siècle a connu les exaspérations patriotiques de ceux qu’on avait identifié comme étant des « bandits d’honneur » sans oublier la fronde auressienne du début du XX siècle, ni celle auparavant de la petite Kabylie en 1851 et la grande Kabylie entre 1853 et 1857.
Les plus marquantes qui ont eu un retentissement national sont celles des Ouled Cheikh de 1864 à 1870 et en 1881, et la grande insurrection de Kabylie sous l’égide de Mokrani soutenu par le cheikh El Haddad.
La répression qui s’en est suivie est l’une des plus sanglantes avec spoliation des terres et des biens.


La renaissance du nationalisme algérien
De plus le combat intellectuel et identitaire tout à la fois, résistance/dialogue porté par H. Khodja, l’Emir Abdelkader, Si M’Hamed Benrahal, l’Emir Khaled et franchement revendicatif, nationalitaire et nationaliste par cheikh Abdelhamid Ben Badis, Ferhat Abbas et Messali Hadj, participe de cette volonté farouche des enfants d’une nation de s’affranchir de la domination coloniale.
Et comme l’écrit le président M. A. Bouteflika dans l’une de ses préfaces de la réédition des œuvres fondamentales de la pensée politique algérienne de 1830 à 1962, qu’il a initié, « ces œuvres et textes constituent un acte d’accusation, fondé sur des preuves irréfutables de la nature du colonialisme dans notre pays : une entreprise de décivilisation avec, en contrepoint un long cortège de terrifiants crimes contre l’humanité » et non une œuvre civilisatrice comme se plaisent à l’écrire certains révisionnistes et leurs émules.


Donc cette résistance/dialogue s’était mue par un mouvement revendicatif qui avait pris plusieurs formes modulées et évolutives. Dès le premier quart du XXs une élite algérienne sous l’égide de l’Emir Khaled, qu’on a dénommée les « Jeunes algériens » s’était manifestée en réclamant l’égalité des droits avec maintien du statut personnel et l’affirmation de la personnalité musulmane de l’Algérie sans pourtant exprimer une forme de nationalisme. C’est pourtant l’acceptation d’une naturalisation en masse qui effraya la colonisation qui se voyait noyer par les 5 millions d’indigènes.


Cette expérience de Khaled lèguera un espace identitaire et constitue un moment de prise de conscience politique du peuple Algérien.
Cette conscience s’est d’abord exprimée au sein des travailleurs émigrés en France sous l’aile de partis communistes français auprès desquels ils se sont conscientisés, se sont détachés des organisations internationales communistes et d’une hypothétique révolution prolétarienne, et s’achemineront vers leur totale autonomie au sein de l’ENA.


L’ENA sous la direction de Messali Hadj prend naissance donc dans une conjoncture d’effervescence politique française gagnée par l’idéologie communiste internationale qui l’a favorisé.
Si l’ENA reprenait à son compte les revendications immédiates de l’Emir Khaled, elle se radicalisa en revendiquant l’indépendance de l’Algérie mais dans le respect des minorités ethniques qui seront égaux en droits et devoirs tout en leur exigeant d’accepter son programme.

Cette priorité à l’indépendance de l’Algérie il la résuma par cette déclaration en juillet 1935 : « Nous voulons devenir maîtres chez nous. L’Algérie doit être aux algériens, non aux colons ; son administration doit être algérienne, non française. Les soldats musulmans doivent être nos soldats, non ceux de la France… en résumé, nous poursuivons l’indépendance du sol de nos ancêtres ».


Au même moment deux hommes, deux profiles avec des armes différentes mais pour une même lutte et dans un même but, entreprennent un même combat : celui de l’éveil des consciences dans un milieu hostile, étouffant et répressif, dans une situation de domination coloniale.



Nous citerons M F. Abbès qui écrivait, plein de dépit, dans un article intitulé « ingratitude et reconnaissance » : « Ici comme ailleurs, c’est la colonisation. L’Europe s’est octroyée le droit de massacrer les peuples faibles pour le prestige de sa gloire et le besoin de son industrie et de son commerce. C’est cela la colonisation, ou la pénétration pacifique, tolérée à cause des rivalités des Etats civilisés. Pour se justifier, l’occident traînant derrière ses canons des banquiers voraces et tout un monde assoiffé de gain et de lucre, parle de civilisation et de bien-être indigènes. C’est là un mensonge gratuit ».


Ces mots durs et forts à l’encontre de la France coloniale il les avait tenus dès les années 20, période où les algériens vivaient sous l’éteignoir du code de l’Indigénat. Il ajoute plus loin « au demeurant à l’intérieur comme à l’extérieur, nous sommes chez nous. Nous ne pouvons pas aller ailleurs.


C’est notre terre qui a nourri nos ancêtres, c’est cette terre qui nourrira nos enfants. Libres ou esclaves, elle nous appartient, nous lui appartenons et elle ne voudra pas nous laisser périr ». Mots prémonitoires, d’un jeune homme sous les fers d’une oppression coloniale qui allait fêter son centenaire.


M. F. Abbès s’est battu sans relâche pendant cette décennie (années 1920) en tant qu’intellectuel algérien (Lire son livre Le Jeune Algérien) dans une ambiance coloniale pleine d’arrogance et d’hostilité envers ce peuple d’indigènes, opprimé et dans un climat de férocité coloniale impitoyable.


A la même époque un autre intellectuel algérien entreprit une lettre de reconnaissance de l’identité du peuple Algérien dans un article dans Al Moutaquid d’octobre 1925 « L’Afrique du Nord ingrate » en réponse à un journaliste Réginald Kahn. Il écrit : «  Si la France a donné au pays un développement économique dont a bénéficié, avant tout la minorité coloniale, et si la France a permis le progrès de la situation morale, malgré le peu de bénéfice qu’en ont retiré des indigènes, nous en avons payé le prix par nos enfants et nos richesses et y a-t-il plus cher que les vies et les richesses ? ».


« Le préfet Bordes a dit dans un discours prononcé à Aïn Beïda : Le sang de toute l’Algérie ne suffit pas pour laver une goutte du sang Français ; nous avons le droit de dire : notre considération pour nos enfants n’est pas moindre que sa considération pour son peuple », et plus loin « qu’il sache, s’il cherche à savoir et qu’il aboie, s’il cherche à aboyer ».




Après la création de l’association des Oulémas son combat s’articule particulièrement à l’éveil de la conscience nationale, et sa revendication de la nationalité identitaire tend à particulariser la personnalité algérienne des indigènes -stratégie intelligente dans une conjoncture défavorable pour une lutte frontale-.


C’est pendant les années 30 et après la tenue du congrès musulman qu’entre en scène le PPA, après la dissolution de l’ENA, sur le territoire national.


Le congrès musulman qui adopta une charte revendiquant un certain nombre de droit dont l’égalité, appuyée par les représentants du Front populaire (Blum-Violette) vit ses illusions emportées par l’opposition du parlement. Tandis que l’ENA non encore implanté en Algérie s’était démarqué en refusant le rattachement de l’Algérie à la France.
Après la dissolution de l’ENA, fut constitué le PPA (il assurait dans les faits la continuité de l’ENA) qui va transposer le champ principal de la lutte anticoloniale sur le sol même de la patrie.


Devant la radicalisation de ce parti et à l’éclatement de la 2e Guerre Mondiale, l’administration le dissoudra en emprisonnant ses militants et en les pourchassant.


A l’orée de la fin de la 2e Guerre Mondiale les élus sous la houlette de F. Abbès rédigeront le manifeste du peuple algérien pour une autonomie algérienne, fédérée à la France. Revendication extrêmement osée pour les représentants français (Catroux – De Gaule) voir le témoignage de Boumendjel : « Le manifeste pour les français en dépit de son expression non radicalisante constituait à leurs yeux, un document dangereux pour ses potentialités, par ses silences et par ses non-dits, on découvrait un manifeste surtout par ce qui se disait dans le café et la rue. Le manifeste devenait symbole d’action, le porte-drapeau d’une revendication muette à laquelle tout le monde pensait sans l’exprimer.


Ce que F. Abbès ne disait pas publiquement était transposé dans le douar sous la forme d’indépendance. Le manifeste par sa proclamation révélait une prudence et une habilité de ses auteurs, deux préoccupations qui furent inhibitrices et qui les empêchèrent d’être trop directes et très fermes dans la revendication ».
Ajoutons l’appréciation de Maître Sator « En fait, F. Abbès a cru au fédéralisme, non pas par référence au système américain, mais parce que pour lui, ce fédéralisme était une étape logique qui devait mener plus tard à l’indépendance ; entre temps, le peuple apprendrait à gérer ses affaires ».


Par ailleurs, ce manifeste a été déterminant dans l’élargissement du mouvement national. M. Bensalem disait : « les AML ont constitué un mouvement populaire d’une ampleur considérable et ont été à l’origine d’une ferveur sans précédent ». Petit-jean chef d’annexe à l’Est en rendant compte du déroulement des élections aurait dit : « C’est un véritable raz-de-marée que les tribus incultes et dépolitisées votaient en faveur du manifeste ».


Encore un témoignage de Slimane Bentobal : « Pour la 1 fois dans la vie politique, il y eut une revendication unanime répondant aux aspirations de tout un peuple » ; « Les AML ont été à l’origine d’un enthousiasme populaire sans précédent » ; « Etre AML c’est être musulman. Pas de carte c’était vouloir être de l’autre côté » ; tous les rapports commerciaux ou de service n’étaient possibles qu’entre détenteurs de la carte AML ; il y avait prise de conscience collective qui a pénétré même le foyer familial au sein duquel la femme manifestait son adhésion.
Période charnière : de la torpeur à l’éveil des masses. Ce qui a rendu possible ce mouvement général c’est l’adhésion entière de l’association des Oulémas et la participation active des militants clandestins du PPA.


La conjonction qui s’était réalisée entre l’UDMA et les Oulémas était telle que leurs militants se confondaient y compris ceux du PPA -et plus tard le MTLD-.



La répression qui s’était abattue sur le PPA-MTLD et particulièrement sur Messali a complètement déstructuré le MTLD, souvent conduit par son comité central, à consommer son éclatement par une remise en cause de l’autorité du géniteur de son arbre généalogique.


La révolution armée sous le Front de libération nationale
C’est la branche dure (l’OS), issue de son sein préparé à l’insurrection, et, implantée dans presque toutes les régions, qui prendra l’initiative de passer à l’action dans une conjoncture internationale favorable à l’émancipation des peuples sous domination étrangère.


Sous l’égide du FLN auquel se sont joints les militants des autres partis y compris les Oulémas et surtout leurs dirigeants, le peuple s’est métamorphosé en un peuple de combattants à l’unisson pour bouter hors du territoire national l’occupant étranger et s’est organisé dans différentes formes de lutte. Certes cette révolution a connu des convulsions. Elle a combattu des collaborateurs, a subi quelques traîtrises, comme elle a connu certains dépassements au sein de son propre mouvement auquel elle ne pouvait y échapper à l’instar de tout corps qui ne se développe que par certaines contradictions qui l’agitent.
Larbi Ben M’Hidi historique parmi les historiques, convaincu de la justesse de la cause algérienne l’avait imagé par cette métaphore : « Jetez la révolution dans la rue le peuple la soulèvera », phrase prophétique d’un homme issu, et produit, de sa nation.


Pour comprendre ce phénomène il faut remonter à l’histoire nationale dès les années de la conquête coloniale, Mustapha Lacheraf rappelle « in Algérie, nation et société », « les paysans plus que les citadins ont eu conscience du danger qui les menaçait en premier lieu, et leur réaction s’est traduite à travers un patriotisme combatif et guerrier, autant par instinct de conservation, leurs terres étant l’enjeu principal de la conquête, que par esprit communautaire où se fondaient des concepts nationaux, spirituels et moraux ; de par sa vocation économique et sociale éminemment paysanne, l’Algérie ne pouvait pas désormais sur le plan de la lutte, s’en remettre aux élites citadines, fort peu nombreuses d’ailleurs.


A contrario du régime algéro-turc qui s’exerçait davantage sur les villes, le colonialisme français pèse plus lourdement sur les campagnes en frustrant le peuple de ses ressources les plus vitales » ; surtout par l’installation « d’une population chrétienne agricole pour nous maintenir en Algérie » Dixit Lamoricière.

« Par leur caractère collectiviste avant la lettre, les paysans sont poussés à défendre la terre, le sol, à porter secours aux villes, les bloquer, prévenir la trahison ou la défaillance de leurs habitants, le pays même comme un bien commun à tous » écrivait en substance Cavignac.
« Ce patriotisme de défense exclusivement rural sera supplanté plus tard par le nationalisme citadin dont les caractéristiques sont toutes autres ; Il fallut attendre une cinquantaine d’années pour voir la naissance d’un nationalisme confus d’origine urbaine, parmi une population qui s’était patiemment reconstitué presque en image de la cité », écrivait en résumé Lacheraf.

Néanmoins il faut distinguer les formes de lutte d’une paysannerie acculée à une guerre défensive, à celle d’un nationalisme urbain naissant parmi les paysans algériens émigrés en France (paradoxalement) en tant qu’ouvrier évoluant dans une classe prolétaire française protestataire, qu’a déclenché une conscience algérienne longtemps en veilleuse, et qu’en parallèle se profilait un éveil de la conscience nationale par les élites sur le sol national ; et c’est de la conjoncture de ces deux pôles qu’éclosera et se développera le mouvement national porté par l’adhésion de toutes les composantes de la nation algérienne.

Face à cette déferlante, la France coloniale malgré sa puissance militaire n’avait d’autre choix que de se tirer de se bourbier algérien dans lequel elle s’était engluée par sa voracité à vouloir dépouiller infiniment et impunément cette nation.

Renaissance de l’État nation
L’indépendance acquise, l’état-nation dans sa renaissance devait faire face à plusieurs défis : les séquelles d’au moins 130 ans de colonisation. Autant dire un retard économique technologique, industriel, culturel énorme ; plus de 93 % de la population analphabètes.

Si le fond culturel, les traditions, les coutumes et notre religion déterminent notre personnalité -la personnalité algérienne-, ont survécu, nous cumulons plusieurs retards dans la culture scientifique, technique et industriel. La mise à l’écart de notre peuple des avancées modernes a freiné son développement humain et l’a réduit dans son immense majorité à se battre pour survivre.

L’Europe a mis des siècles, par accumulation, de génération en génération les strates du développement civilisationnel, après des traversés tumultueuses de guerres fratricides de religion, d’inter-nation, de luttes ouvrières sanguinaires, d’exploitation d’hommes et domination impérialiste.

Ne pas le savoir ou ne pouvoir le concevoir relève de la misère intellectuelle. Singer ou dupliquer le monde de culture occidentale c’est renier sa société et soi-même.

Notre société n’est pas peuplée de « ghachi » mais d’hommes et de femmes qui, portent des valeurs qui sont les leurs, se construisent dans leurs rapports sociaux, dans les contradictions de leur formation sociale à l’instar des autres sociétés.

Prix de la formation d’une nation
Par ailleurs, soutenir qu’il y aurait des éducateurs, des éclaireurs, des livres d’auteurs illustres (Lénine ou Mao) qui ont réveillé un pays c’est méconnaître l’histoire de ces pays.

Ce n’est pas un homme « illuminé » par je ne sais quel phénomène qui par sa baraka va éduquer ou transformer une société analphabète en une société moderne.
Si cet homme aussi providentiel soit-il n’est pas le produit de sa société, s’il n’exprime pas ce à quoi elle aspire, il ne prêchera que dans un désert.
Si nous prenons l’histoire culturelle de la France comme exemple, il faut remonter aux XVIs avec les humanistes (qui ont suscité les guerres de religion) puis au rationalisme cartésien du XVIIs, ensuite le siècle des lumières avec Diderot d’Alembert, Voltaire, Rousseau pour ne citer que les plus illustres pour aboutir à la Révolution française par laquelle se sont illustrés les Danton, Robespierre, Marat qui furent tour à tour bourreaux et victimes et qui sera suivie d’une longue période d’instabilité faite de guerres et de soubresaut (révolutionnaires dont celle de 1848 appelée printemps des peuples à l’instar de celle d’autres pays européens).

Les deux siècles et quart qui se sont écoulés depuis ont été traversés par des bouleversements politiques, sociaux et économiques, faits de guerres, de révolutions, techniques et industrielles, de luttes syndicales et ouvrières sanglantes dont la commune de Paris est la plus marquante, et d’œuvres intellectuelles « engagées » dans la lutte politique et sociale dont les plus en vue sont Lamartine, Hugo, Vigny, Stendhal, Tocqueville, Chateaubriand, Zola et Anatole France dans le XIXs siècle animé surtout par une justice sociale.

Début du XXs siècle les différends sur les possessions coloniales se son exacerbés par des intérêts contrariés. Alors l’antagonisme économique en Europe (nous ne parlerons pas de ces gens civilisés chez eux qui ont reporté leur barbarie chez nous) engendré par l’impérialisme économique et sa politique expansionniste a provoqué deux guerres mondiales pendant un demi siècle d’une horreur criminelle sans précédent, découvrant une Europe derrière la façade civilisationnelle, hideuse par le capitalisme sauvage.

Ces guerres dramatiques, coûteuses en vies humaines, ruineuses économiquement, ont instruit ces nations sur la nécessité d’une coexistence pacifique et convaincre leurs peuples de la bêtise humaine qu’est l’affrontement des armes pour des intérêts égoïstes et sordides au profit d’une minorité et de la souffrance que seuls endurent ; ces drames humains ont été le fait de barbares mais d’une barbarie suprême. Lisons ce qu’en écrit Aimé Césaire : « que c’est du nazisme, oui mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et, qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne » et d’ajouter plus loin « qu’Hitler est le démon des bourgeois très humanistes et très chrétiens du XXs ».

« Ce qu’ils ne pardonnent pas à Hitler ce n’est pas le crime en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique ».


C’est dire que le chemin a été long avant que ces sociétés ne se développent culturellement. Cependant l’opposition des classes, le racisme ou le communautarisme subsistent et se manifestent quotidiennement. Leur actualité nous en fait l’écho.


« Le démon qui habite l’Européen » pour paraphraser Césaire, se manifeste, s’abat encore sur l’autre.


Quant à nous, laissons le temps exorciser le démon de la contre-violence du colonisé – concept développé par F. Fanon- que la violence du colonisateur a introduit en nous.

Nos valeurs ancestrales remonteront en nous et que nous saurons concilier avec les autres valeurs humaines que le progrès de l’humanité a développées et développe, dans la marche de notre histoire et de l’histoire universelle.

De la formation de la nation Algérienne
La notion ou l’idée de la nation telle que développée plus haut s’exprime par la vie en communion de toutes les personnes qui vivent en communauté, partageant les mêmes valeurs, le même mode de vie, cimentée par une même idéologie, se projetant dans un avenir commun, font le socle d’une nation.

Le bref historique de la nation algérienne que nous avons tenté d’assurer de résumer recouvre toutes les périodes pendant lesquelles notre peuple constituait un groupe vivant ensemble, réagissait et combattait ensemble, contre tous les vicissitudes que l’histoire lui a fait subir. Malgré les différentes occupations dont son territoire a été l’objet, il s’est battu. Vaincu, il s’est redressé recomposé et finit toujours par rejeter l’étranger et se réunifier. La seule invasion dont il s’est accommodé et entré en osmose est la civilisation arabo-musulmane.
Cette symbiose entre amazigh et arabo-musulmans a formé un peuple dont la communauté de destin n’a jamais été démentie et peut s’enorgueillir de cette unité qui jusqu’au temps modernes n’a pas eu d’exemple (particularisme maghrébin).

Cette unité a été rendu possible par l’émancipation du peuple Amazigh par cette civilisation arabo-musulmane qui lui a communiqué des valeurs humaines dont était porteuse cette nouvelle religion musulmane qui prônait paix et égalité dans un brassage et une unité de ses adeptes dans une parfaite harmonie. Cet apport idéologique a forgé et renforcé la nation algérienne.

Réduire l’idée de nation aux « querelles et rivalités de clocher » c’est n’avoir pas pénétré et sondé les tréfonds qui tissent la personnalité algérienne, dont nous avons évoqué l’essentiel plus haut. Les épiphénomènes et les chicaneries que l’on peut relever dans notre société ne diffèrent pas de ceux qui existent dans toutes les sociétés.

Son histoire culturelle est jalonnée d’hommes de culture, véritables vigies des mouvements et de frémissements de leurs communautés, de leurs heurs et malheurs. Comme des marqueurs de leur temps, ils témoignent, ils résistent, ils dénoncent, ils combattent, ils éveillent les consciences avec leurs mots dans l’adversité suivie de représailles et souvent de répression.

Nous associons à ceux qui ont été à la pointe du combat intellectuel, toutes les plumes qui par leurs écrits ont manifesté leur rejet du système colonial dans toutes ses manifestation de déculturations, de dénaturalisation, de dépossession, la restauration de l’identité algérienne, ont entretenu la mémoire collective dans la nuit coloniale, maintenu les traditions, les us et coutumes, pour l’entretien et la conservation de l’identité culturelle, enfin conserver l’épistémè rendant possible l’évolution du savoir sans se renier.

Quant au manque de civilités que l’on peut observer chez nous, ils s’amenuiseront d’eux-mêmes quand l’esprit rural, qui a gagné les villes par l’exode massif et rapide des ruraux, s’estompera au contact de l’urbanité et de la citadinité à la marge desquelles les algériens étaient tenus.

Nous ne clôturons pas ce chapitre sans rappeler à ceux qui veulent s’instruire que nous avons nos éclaireurs.
Pour ne remonter que de l’histoire contemporaine nous ne citerons sans être exhaustifs que


Histoire socio-culturelle :
L’Emir Abelkader, Hamdan Khodja, Benrahal, l’Emir Khaled, Cheikh Benbadis, Ferhat Abbès, Messali Hadj, Tewfik El Madani, Malek Bennabi, Mostefa Lacheraf, Kader Djeghloul, Lies Boukraa, Moufdi Zakaria, Frantz Fanon.

Littérature engagée :
Mohamed Dib, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Assia Djebar, Tahar Djaout, Kateb Yacine, Rachid Boudjedra et à tous nos romanciers dont la liste est trop longue qui nous éclairent sur nos mœurs et notre vie sociale.



Ce sont tous ces auteurs qui dans leur diversité participent à l’expression de la nation. Nous ne pourrons clore cette contribution sans rappeler quelques écrits de Cheikh Benbadis sur la question nationale :
1- Sur la nationalité identitaire « un peuple ne subsiste que pour autant que subsistent ses valeurs et ses particularités, tout comme c’est le cas pour les individus. La nationalité identitaire est l’ensemble de ces valeurs et de ces particularités. Et ces valeurs et particularités sont la langue qui en fait un peuple arabe et qui lui donne sa manière d’être, et ses convictions religieuses sur lesquelles il fonde son existence, les souvenirs historiques sur lesquels il vit et à travers lesquels il regarde son avenir et le sentiment qu’il partage avec ceux qui ont les mêmes valeurs et les mêmes particularités que lui ».

2- La notion qu’il donne sur la patrie et de l’homme qui l’incarne : « lorsqu’il avance en âge, l’horizon de son amour s’élargit et le cercle de sa patrie s’élargit d’autant. Lorsqu’il entre dans le domaine de la vie, et qu’il connait ceux qui ont le même passé que lui, le même présent et qui voient le futur comme lui, et qu’il retrouve en eux sa propre image, avec sa langue, son être, ses qualités, ses luttes et ses préoccupations, il ressent à leur égard le même amour qu’il ressentait pour les personnes de son foyer dans son enfance et avec ce que cela comporte comme amour inné de soi et comme instinct de conservation, ces gens constituent sa patrie élargie et l’amour qu’il leur porte : le patriotisme »

Ces écrits sont parus dans le journal Ash-Chihab de l’A.O.M.A en 1937


PS : La réaction de M. K Merad Boudia à la contribution de M. Boukrouh a suscité en nous réflexion. Nous avons décelé chez ce médecin spécialiste une citoyenneté affirmée -sentant sa dignité bafouée-, un ton mesuré, conforme à la bienséance et à la bienveillance, jaloux de son algérianité, avec politesse mais avec fermeté. Il a réagi pour s’opposer à ce déni nationalitaire.

Manifestement que c’est par civisme et par respect qu’il a évité de prononcer le mot péjoratif de « ghachi », préférant une sémantique plus convenante « djoumhour » pour qualifier son peuple. Mais M Boukrouh n’a pas saisi la nuance.

Quant à la personne qui a dit s’être trompée de peuple, il n’a pas exprimé un mépris mais a fait un aveu ; il ne connaît pas le peuple algérien, son peuple. Parce que tout simplement il évoluait dans son microcosme de personnes abreuvées à la culture occidentale sans aucune relation ou attache avec la profondeur culturelle de leurs concitoyens, les masses populaires dans leur monde, façonnée depuis les fonds des siècles successifs, par leurs ancêtres.

Par ailleurs quand on proclame aimer son pays, de contribuer à son éveil et aspirer à de hautes responsabilités, on se doit de respecter son peuple, ses institutions, les hommes qui les représentent même si l’on conteste leur politique.

La lutte pour les responsabilités politiques doit passer par un projet de société, un programme politique, économique et social argumenté à même d’adhérer la majorité des citoyens qui se l’approprieront.
L’invective, le mépris ou la suffisance ne contribueront qu’à discréditer celui qui s’en prévaut.


Références :
L’Algérie, nation et société. M. LACHERAF
Manuel du militant algérien. L. KHELIFA
Le miroir. H. KHODJA
Histoire culturelle de l’Algérie. A. DJEGHLOUL
Histoire, culture et société. M. LACHERAF et A. DJEGHLOUL
Discours sur le colonialisme. A. CESAIRE
BENBADIS par lui-même. A. MIMOUNI
Le jeune algérien. F. ABBAES
L’idée de la nation. Thèse de doctorat par Hervé BEAUDIN
Le djihadisme. L. BOUKRAA


 

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