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Le Directeur du Centre français de recherche sur le renseignement, au Jeune Indépendant

Éric Denécé au JI : « Nous payons le prix de notre politique étrangère irresponsable »

31 juillet 2016 | 12:55
Entretien réalisé par Sofiane Abi

Ancien officier des services de renseignement français et actuellement directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), Eric Denécé revient dans cet entretien accordé au Jeune Indépendant sur l’attentat de Nice, sur les aspects qui ont maintenu cette série d’attentats en Europe, la situation en Libye et aussi la politique française en Syrie et en Libye. Pour lui, les Français en ont assez des attentats terroristes, mais ils considèrent « à juste titre » qu’ils sont en train de payer, entre autres, le prix d’une politique étrangère irresponsable.

Une série d’attentats terroristes ciblent la France et l’Allemagne. Comment expliquer cette recrudescence ?

Plusieurs phénomènes se combinent. D’abord, le fait que Daech soit sous pression sur ses terres syro-iraquiennes, grâce à l’action non combinée des Occidentaux et des Russes. Ensuite, l’arrivée importante de migrants en provenance de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan parmi lesquels se sont infiltrés les terroristes. Enfin, une couverture médiatique totalement excessive des médias français qui encourage les « Lions du califat » à passer à l’action.

Assiste-t-on désormais au passage à l’acte des "loups solitaires" de Daech ? Sont-ils plus dangereux pour la sécurité européenne ?

Non, les Loups solitaires n’existent pas. Ces individus ne sont pas isolés. Ils ont été endoctrinés, radicalisés et sont en contact avec d’autres activistes. La très grande majorité d’entre eux était déjà repérée par les services de sécurité. Mais leur passage à l’action est par nature imprévisible. C’est en cela qu’ils sont dangereux pour la France et l’Europe, car nos pays n’ont pas mis en place un système de sécurité intérieure aussi contraignant et draconien que celui qui existe, par exemple, en Israël.

L’ambassadeur permanent de Syrie à l’ONU a accusé Paris d’avoir tué près de 200 civils syriens au lendemain de l’attentat criminel de Nice et proposé à la France de coopérer pour éviter cette situation déplorable (sous réserve de la confirmation des propos de l’ambassadeur de Syrie à l’ONU). Cette coopération n’est-elle pas, aujourd’hui, nécessaire au moment où Daech accélère ses attentats criminels en Europe ?

Ce fait reste à prouver. Pour l’instant aucun élément ne permet encore de le confirmer. Mais si cela s’avérait exact, ce serait déplorable. Malheureusement, je crains qu’une coopération franco-syrienne ne soit pas encore à l’ordre du jour, compte tenu des arrière-pensées que nourrissent les deux parties l’une à l’égard de l’autre. Surtout, les relations de confiance seront longues à rebâtir.

Quelle serait l’efficacité des frappes françaises contre Daech en Syrie et en Irak ?

Elles sont marginales. Elles représentent à peine plus de 10% du total des frappes alliées. Et nous ne participons pas aux combats au sol, comme le font les Américains, les Canadiens et les Britanniques avec leurs forces spéciales.

Trois militaires français ont été tués en Libye, pays qui, depuis quelque temps, refuse la présence militaire française. Quelle serait la mission des militaires français en Libye ?

Le ministère de la Défense a reconnu qu’il s’agissait de trois sous-officiers du service action de la DGSE, qui opéraient aux côtés de l’armée du général Haftar. Ce sont les Libyens du gouvernement « officiel » qui ont révélé cette information, car ils ne comprennent pas que la France, qui les a officiellement reconnus, soutient également une autre partie. Nous ne sommes pas très clairs dans cette affaire.

La présence militaire française en Libye n’arrangerait-elle pas les choses pour Daech dans ce pays qui crie à la colonisation ?

Si. Mais ce n’est pas là une participation militaire ; c’est une opération clandestine (qui aurait dû le rester). Je rappelle que la France est opposée jusqu’à ce jour à une intervention terrestre pour remettre de l’ordre en Libye. Compte tenu du chaos local, les effectifs déployés devraient être importants, donnant autant de cibles potentielles à Daech et lui permettant de rallier à lui de nouveaux activistes.

Quelles perspectives pour la lutte contre les criminels de Daech en Libye ?

Pour l’instant, la seule solution est d’appuyer les Libyens qui luttent eux-mêmes contre les éléments de Daech qui se renforcent. Mais cela ne me semble pas suffisant. Une coopération entre l’Occident et les pays voisins de la Libye me paraît indispensable. Rappelons toutefois que la principale menace reste aujourd’hui la zone syro-irakienne.

Quel est le sentiment des Français concernant la vague d’attentats enregistrée en Europe ?

Les Français en ont assez, mais ils n’ont pas peur. Ils considèrent à juste titre que nous payons le prix de notre inaction (nos lois ne sont en effet pas appliquées contre les islamistes radicaux), de nos réductions budgétaires et de notre politique étrangère irresponsable. La défiance à l’égard des politiques s’accroît. Ma crainte est que cela génère des réactions contre nos compatriotes musulmans, car beaucoup ne font pas (et certains ne veulent pas faire) le distinguo entre musulmans et islamistes radicaux. C’est inquiétant. Je note toutefois l’étonnant silence de la communauté musulmane française, qui persiste à ne pas prendre parti. C’est tout aussi grave !

L’ONU a averti, il y a quelques jours, sur un possible déferlement d’extrémistes de Daech de Syrie et d’Irak en Libye. Qu’en pensez-vous ?

Parler de déferlement me semble quelque peu exagéré. Mais nous observons depuis près d’un an le passage de combattants de l’Etat islamique de Syrie et d’Irak vers la Libye. C’est une réalité. La menace s’accroît chaque jour davantage.

Revenons à l’Allemagne. Pourquoi ce pays, qui accueille de nombreux réfugiés, est-il ciblé ?

Notamment parce qu’il y a des éléments terroristes infiltrés au sein de ces réfugiés et que les takfiris frappent tous azimuts, en étant naturellement plus actifs dans les pays où ils disposent de réseaux importants (France, Belgique, Allemagne)

Les autorités syriennes avaient alerté contre la présence de 4 000 terroristes de Daech parmi les centaines de milliers de réfugiés. L’Europe serait-elle moins menacée par Daech si elle avait écouté Damas ?

Encore une fois, ce chiffre me paraît surévalué, ce qui n’enlève rien à l’acuité de la menace. Daech, jusqu’à ce jour, a surtout frappé via des individus installés depuis longtemps dans nos pays. Quant à ce qu’aurait pu produire une coopération avec Damas, bien que j’aie dénoncé à de nombreuses reprises la politique irresponsable de la France et des Occidentaux à l’égard de Bachar, je ne suis pas persuadé que cela aurait changé fondamentalement la donne. Nous aurions sûrement empêché certains attentats, mais pas tous. Les services syriens ne contrôlent pas eux-mêmes tout leur territoire et sont peu infiltrés en Irak du Nord. Ils ont des priorités plus immédiates.

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