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Anachronique le bilan du Président Bouteflika ?

8 juillet 2018 | 18:52
Safi Benaissa


Un de nos économistes, connu pour son ton incisif, tranchant, catégorise et périodise la politique économique du Président : sur le plan économique le président Abdelaziz Bouteflika aurait « deux bilans, il est en passe de s’en construire un troisième – celui du contre-choc pétrolier- ».
Il aurait été un converti au libéralisme du marché jusqu’en 2005, au tournant 2005-2006 il serait revenu au pacte national algérien.
Cette présentation caricaturale lui permettra de conclure qu’il ne sera jamais l’homme du changement de modèle. Quel modèle ? il ne le précise pas, mais l’apologie du système libéral suinte à travers son désamour de la politique Bouteflikienne.
Tâchons de cheminer progressivement pour d’abord décloisonner l’enfermement de son raisonnement : le libéralisme du marché -dans l’industrie- vs contrôle étatique et distribution de richesse.
Ensuite observons l’évolution de la politique économique induite par le comportement des agents économiques et les rapports de force socio-économiques - la conduite d’une politique socio-économique doit être pragmatique et non dogmatique dans un état qui se construit-.
Notons que son évaluation du bilan reste limitée au secteur secondaire.
Or le programme présidentiel s’articule entre les trois secteurs, l’agriculture, l’industrie et les services avec des investissements, sans précédent dans les infrastructures et les équipements assimilés par notre économiste comme actes désinvoltes du président à vouloir pourvoir en plans de charge des entreprises (dont leurs patrons sont qualifiés d’oligarques).
Avant de développer la démarche Bouteflikienne depuis le début des années 2000, allons clarifier quelques notions constantes reconduites par le Président, que cet économiste considère comme des pesanteurs qui résisteraient au changement : protectionnisme, égalitarisme et souverainisme.
Que recouvrent ces notions et leurs signifiés
Adepte d’un virage à 180 ° de l’ouverture du marché, comme idéal en soi, il ne peut percevoir dans le modèle présidentiel que celui opté au lendemain de l’indépendance.

1- Souverainiste
L’Algérie l’est. Qui le lui contesterait ? elle l’a payé par le sang de ses martyrs. Au profit de qui devrait-elle l’abandonner ? C’est stupide d’en faire la remarque : à moins de vouloir soumettre l’Algérie au libéralisme économique sauvage souhaité par les puissances économiques.
Il lui oppose le modèle social suédois, qui n’est pas souverainiste -qui se particularise même en Europe – pour narguer le modèle algérien en dépit de l’histoire fortement différenciée qui caractérise les deux sociétés.
L’économie et la culture Suédoise se développent dès le début du XVIII siècle -vers 1720/1751- pour connaître une prospérité économique sans précédent dès 1907. Elle adopte une législation politique et sociale à la même date très avancée (socialisme à la suédoise) sans égal dans toute l’Europe occidentale à ce jour.
Evoquer un modèle socio-économique comme exemple pour inférioriser le modèle algérien, c’est contribuer de manière insidieuse -ou inconsciente- à répandre le caractère essentialiste de la société algérienne.



C’est se duper que de croire fragiliser le Président de la République – et tout ce qu’il représente – en sous-estimant sa politique socio-économique. Celle-ci est le produit de l’histoire et des conditions socio-politico-économiques et culturelles de la formation sociale algérienne. Le Président est à l’écoute des aspirations sociales et de son cœur battant.
Et se tromper béatement en s’illusionnant par ces inepties de croire se distinguer par un savoir universel – illusoire – qui échapperait aux pouvoirs publics, qui d’évidence est dissemblable à la réalité algérienne.
Enfin, c’est malheureusement s’asservir à cette société étrangère qui, en raison de conditions historiques, est dominante politiquement et économiquement.


2- Protectrice
Trop vague ! S’il s’agit d’une protection sociale, elle l’assume. Elle protègera toujours sa frange sociale démunie. C’est un acquis social de son mouvement national. C’est une valeur sociale nationale.
Quant au protectionnisme économique partiel décidé cette année, il est limité dans le temps et dicté par l’impératif économique qui consiste à encourager la production nationale pour certaines filières et à la hisser à un niveau compétitif, face à l’historique suprématie étrangère.


3- Egalitaire
Elle l’a profondément cru. Nous y avons cru, il faut l’admettre. Ce n’est pas être visionnaire, avec le recul du temps, qu’oser un procès décontextualisé.
Mais affirmer qu’aujourd’hui, se pratique une politique égalitaire, c’est rejeter toute démarche socio-politico-économique pragmatique, pour ne croire qu’au tout marché – économie de marché- au sens classique : la planification centrale stricte n’existe plus, la propriété privée est consacrée.
Le protectionnisme et le souverainisme dont se parent l’Algérie, l’assurent contre les pratiques d’une économie de marché sauvage dont ne tireraient profit que les producteurs étrangers et les compradors algériens en connexion avec l’organisation économique occidentale, qui recouvre la majeure partie de la surface du globe « en fonction de ses besoins et de son profit ».


Réalité économique actuelle
L’ouverture économique ou le marché a montré ses limites par des déviations économiques qui ont été préjudiciables : il y a nécessité de la réguler.
Le secteur privé participe à + de 70 % de la production nationale « hors hydrocarbures ».
Son développement démontre l’importance du processus de réforme économique.
Sa construction participe à la stabilisation de l’économie à côté des secteurs publics stratégiques.
Même les activités ou les unités de l’économie informelle génèrent des revenus et participent comme un embryon de fonctionnement concurrentiel -par des côtés déloyaux- à l’économie de marché. Aussi celles-ci qui opéraient dans le noir ou le gris par des contraintes bureaucratiques (de l’économie socialiste) et des privations de la jouissance des propriétés privées, devraient s’intégrer dans l’activité formelle et s’insérer dans l’économie légale du fait de la levée des restrictions administratives qui leurs étaient imposées. Mais il est observé comme une période de latence chez ces agents informels pour intégrer le circuit économique formel où ils peuvent conquérir largement des espaces économiques en toute transparence.

La période 2000-2005 peut être considérée comme temps nécessaire pour stabiliser l’économie et dégager un consensus politique qui conduirait à une ouverture graduelle du marché.
Les vertus d’une libéralisation de l’économie n’étaient certes pas absentes dans la projection politico-économique du nouveau président de la République mais la prudence était également de mise.
Au lendemain de la tragédie nationale et les effets déstructurant du P.A.S il fallait, tout en pansant les blessures, relancer tous les secteurs économiques dans une stratégie concertée. Le secteur secondaire -l’industrie- n’en constitue qu’une partie. C’est lui qui a subi les effets pervers du PAS.


Quelle a été cette politique industrielle et ses revers ?
La situation économique au début des années 2000 a été encourageante. La hausse des cours du pétrole s’est déclenchée vers les années 1999. Dès 2003 la croissance réelle annuelle dépasse les 5 %. La dette extérieure est tombée à 4,7 milliards dès décembre 2006. Les dépenses budgétaires sont affectées principalement aux infrastructures, aux logements, à l’amélioration des services et au renouveau agricole – programme complémentaire de soutien à la croissance 2004-2009 –. La gestion de la privatisation et des EPE était sous le contrôle des politiques.
L’organisation, la gestion, et la privatisation des EPE sont réglementées par l’ordonnance n° 01-04 entrée en vigueur en Avril 2001.
L’ordonnance 01-03 d’Août 2001 réaménage le régime des investissements pour faciliter les démarches d’investisseurs locaux et étrangers en reposant sur deux institutions : l’ANDI qui facilite les investissements par des exemptions fiscales et parafiscales avec d’autres avantages, et la CNI qui définit la stratégie d’investissement, approuve les incitations fiscales et délivre les autorisations pour des programmes spéciaux d’investissement avec des garanties du transfert du capital investi et des revenus.
Ces dispositions ont été édictées après que l’industrie publique algérienne déstructurée par la PAS a vu sa contribution au PIB chuter.
Elles ont été prises pour encourager non seulement l’investissement national mais également étranger.

Mais la hausse des IDE entre 2000 et 2006 a été frileuse, de 250 à 1800 millions de dollars ; elle s’est concentrée dans le secteur de l’énergie.
Les causes invoquées par les investisseurs étaient de différents ordres, mais la cause réelle est qu’ils étaient plus intéressés à délocaliser leurs entreprises dans les pays low-cost que de développer des partenariats gagnants gagnants en Algérie.
Il faut rappeler les conséquences du PAS sur l’industrie. Sa déstructuration a fait chuter sa contribution au PIB jusqu’à 5% vers les années 2007 par la cause de sa dévitalisation provoquée par l’hémorragie, sous différentes formes, de ses ressources humaines et l’abandon d’actifs « dormants » : des moyens de production étaient inexploités, dû à la dissolution de 600 EPE et EPL au cours des années 90. Ils constituaient surtout une charge par leur dépréciation et les frais de leur gestion. Plus de cent (100) usines recensées étaient laissées à l’abandon au niveau des deux zones industrielles à Oran. Leur Liquidation ou leur reprise en souffrance ne suscitant pas l’intérêt de repreneurs étrangers -qui pourtant disposaient du savoir-faire – ajoutait à la morosité du secteur industriel qui peinait à se redresser.

Par contre, les secteurs vierges ou à forte potentialité économique, comme les télécom, la sidérurgie, les mines, ont été captés par des investisseurs/prédateurs à des fins spéculatives ((Djezzy – Orascom, Metal Steel).
A côté le secteur privé enregistrait une meilleure croissance dans l’activité manufacturière. Il était en pleine mutation vers une industrie métallurgique, chimique, électrique et de matériaux de construction, naissante et mutait vers les nouveaux produits technologiques et électroniques en s’associant avec des partenaires étrangers.
Sa dynamique s’est manifestée également dans l’agroalimentaire et les mines où il avait totalisé 417 opérations, soit par des reprises ou créations de nouvelles entités -entre 2003 et 2007-.
L’objectif de cette ouverture économique était l’instauration des mécanismes économiques du marché à même d’impulser l’industrie comme moteur de croissance économique des industries de substitution à l’importation.
On ne pouvait objectivement attendre du secteur privé qu’il s’investisse dans la grosse industrie – productrice de biens d’équipements et de matériel de production – n’ayant ni les capacités financières et techniques, ni le savoir-faire.

Sa part grandissante est observée dans les services, le commerce, l’importation -y compris des étrangers – (où le retour d’investissement est rapide) dans le BTP et la production des matériaux de construction.
Pour renforcer cette politique économique, il fallait l’intégrer dans un système organisationnel qu’une nouvelle stratégie industrielle devait consolider. Elle se voulait comme un compromis entre ce qui s’apparentait à un capitalisme d’Etat et les doctrines néolibérales du consensus de Washington : une économie hybride.

L’autonomie des entreprises publiques économiques engagée après les réformes peinait à aboutir à une libéralisation du marché.
Cette lenteur dans la mise en place d’une industrie pérenne a conduit le nouveau gouvernement -de Belkhadem – à vouloir asseoir une nouvelle stratégie industrielle sous la houlette du nouveau ministère MIPI -de Temmar – dont les principaux axes sont la continuation de la politique d’encouragement des industries de substitution à l’importation et le développement d’une industrie orientée vers l’exportation, par la mise en réseau des acteurs économiques et des acteurs de l’innovation.

Des questionnements se sont posés. Est-ce un retour en tout Etat ?
A l’évidence sur cette stratégie la question n’est pas innocente, elle traduit chez son auteur que ce projet n’introduit pas les mécanismes économiques du marché qui opéreraient un changement dans la politique socio-économique, passant sous silence la question qui lui est subsidiaire : avec quelles forces sociales et économiques.
L’évolution économique qui a suivi les effets pervers du PAS, avec l’affaiblissement de l’industrie ont renforcé la conviction de définir une politique industrielle en l’absence d’une classe d’industriels privés – encore en gestation-.


La N.S.I place l’industrie au cœur de l’économie algérienne
Cette nécessité exigeait un large consensus national. Les assises de la NSI ont donc regroupé tous les intervenants en amont et en aval de l’activité industrielle et de son environnement, dont les résultats reprenaient les contenus des documents élaborés par les experts du MIPI depuis près d’un an.

Sa traduction repose sur trois postulats :
- Elle doit relever d’un cadre consensuel entre politiques publiques et initiatives de l’entreprise.
- Elle doit s’intégrer à l’économie mondiale afin de capter les investissements et les innovations technologiques.
- Elle doit privilégier la substitution d’exportation ; la substitution d’importation est présentée comme non pertinente.


Aussi le soutien des politiques publiques passe par : le déploiement de l’industrie, la mise à niveau de l’entreprise, la recherche des investissements.


1. Politiques publiques et initiatives de l’entreprise :
a) Le déploiement sectoriel et spécial de l’industrie a consisté à identifier quatre filières -la chimie, les ISMME, les matériaux de construction et l’industrie agro-alimentaire – et à envisager la création de zones d’activités industrielles intégrées (ZAII) pour concentrer des activités spécialisées qui constitueront des clusters où seront partagées les ressources techniques et les compétences.
Si le déploiement sectoriel s’inscrit dans la continuité, le déploiement spatial envisagé transgresse sa trajectoire :
- Il ne s’inscrit pas ou n’intègre pas les zones industrielles existantes et entre en concurrence avec les pôles de croissance et de développements (POD).
- Il ne peut s’inscrire dans le court terme dans son aspect innovation, recherche et développement.
b) La mise à niveau des entreprises :
- Par la création de structures permettant des innovations et la maîtrise technologique encadrée par le CNIT et l’APII.
- La formation d’une nouvelle élite managériale par l’enseignement dans le cadre d’un réseau d’écoles.
- La création d’une capacité d’intelligence économique et constituer une base de données au profit d’une veille économique sur l’évolution du monde de l’industrie, de ses besoins ; autant d’éléments d’information qui serviront à une structure de conseil par les industries.

Ni l’innovation, ni la maîtrise technologique et l’intelligence économique ne peuvent relever de la didactique. Elles s’acquièrent au sein de l’entreprise. Comme la formation dans l’entreprise doit être assurée par le transfert du savoir-faire.
c) La recherche d’investissement :
- La NSI devait tirer profit de l’ordonnance 01-03 d’Août 2001 qui octroie des exemptions fiscales et parafiscales avec d’autres dispositions qui facilitent le recours et réduit le délai de procédures administratives.
- L’ordonnance 06.08 du 15/07/06, incite l’entreprise avec le soutien public, à développer des joint-ventures, les contrats de fabrication en commun et les contrats now-how en simplifiant les procédures et en offrant davantage de garanties.


Critiques de la NSI
La NSI est fortement décriée autant par l’opposition, favorable à l’économie sociale que les francs-tireurs qui militent pour le développement de l’économie de marché.
Les premiers dénoncent une accentuation du désengagement de l’Etat et abandon de l’économie nationale aux investisseurs étrangers et n’intègrent pas les autres secteurs.
Les autres rétorquent qu’un projet industriel ne peut se concevoir « ex-nihilo », il est incohérent, irréaliste, non opératoire, sans quantification ; de plus, il suppose une autonomie totale de la décision économique dans une ère de mondialisation.
Ces critiques ne peuvent laisser indifférente la décision politique. Elles renferment d’une part les pesanteurs d’un changement risqué et d’autre part l’incertitude d’un projet aux « vœux pieux ».
Les appréhensions d’ouverture économique ont trouvé écho dans l’échec de la politique d’attraction des IDE – le scandale de la cession des cimenteries de Mascara et de M’Sila et la vente de Djezzy (l’Etat a usé de son droit de préemption) –, ont refroidi l’Etat par le caractère spéculatif de l’investissement étranger. Il fallait corriger la politique du laisser-faire.
M. Ouyahia annonce que « la stratégie industrielle doit désormais être adaptée au papier millimétrique que sont les mesures prises par le chef de l’Etat que j’ai commencé à mette en œuvre » en écho à l’affirmation du président A. Bouteflika que les investisseurs étrangers « ne jouent pas le jeu ».





De nouvelles dispositions préventives ont été instaurées. Un droit de regard de l’Etat algérien pour toute vente de filiales à des groupes étrangers a été exigé, et, l’arrêt des privatisations des banques et des compagnies d’assurance a été signifié comme mesure de sauvegarde de ce secteur financier.

D’autres mesures ont suivi :
1- Un groupe étranger ne peut détenir plus de 49 % du capital de tout projet en Algérie, avec obligation de s’associer avec des investisseurs nationaux porteurs d’actions permettant à l’investisseur étranger de conserver le contrôle du projet.
2- Le projet d’investissement étranger est soumis à l’examen du Conseil national de l’investissement (CNI), les avantages fiscaux conférés sont déduits des bénéfices éligibles au transfert des capitaux.
3- Tout projet d’investissement étranger, hors son capital constitutif ne peut recourir qu’au marché financier local pour sa réalisation.
4-La limitation du délai de réponse aux demandes d’avantages au titre du régime général du code d’investissement est suspendue.
5- Les sociétés commerciales qui comptent des actionnaires étrangers doivent intégrer dans leur capital social au minimum 30% d’apports de personnes physiques ou morales de nationalité algérienne.

Ces dispositions et mesures prises sont une réaction défensive à l’encontre d’investisseurs étrangers qui ont contrevenu aux règles contenues dans les ordonnances 01-03 d’août 2001 et 06-08 du 15/07/2006, et n’ont pas respecté les bons rapports partenariaux qui doivent préserver leurs intérêts respectifs.
Il faut rappeler également qu’elles ont été édictées à la suite de contournements de ces dispositions réglementaires avant l’élaboration de la NSI et non pour la désavouer comme rapporté par M. Chignier.
Cette évolution dans la conduite politico-économique nous enseigne qu’elle n’a été guidée par aucun préalable idéologique -ni virage, ni retour – elle s’est adaptée avec pragmatisme aux réalités économiques nationales et aux contingences économiques étrangères au sein de l’économie nationale ou des pratiques spéculatives des agents économiques étrangers dans le marché algérien.


Le modèle Bouteflikien s’identifie au modèle algérien
Quand on ose une approche d’un modèle ou d’une politique socio-économique on doit la saisir dans toutes les actions qu’elle a induites pour dynamiser tous les secteurs d’activité dans une logique économique complémentaire, et en toute objectivité.
Or, cet économiste s’est focalisé sur le seul secteur industriel pour tenter laborieusement de définir le type d’économie adopté sous la présidence de M. A. Bouteflika (nous l’avons largement commenté plus haut).
Le programme présidentiel s’est construit sur une stratégie concertée qui s’articule entre les trois secteurs d’activités qui doivent structurer l’économie nationale : l’agriculture, l’industrie et les services dans toutes leurs diversités – commerce, transport, communication, éducation, santé ect…- Lire notre contribution « Un choix pragmatique d’une politique socioéconomique bouteflikienne » dans le JI.


Cette stratégie s’inscrit dans le prolongement d’un long processus historique dont la source remonte vers la fin du Moyen-Age.
Pour en comprendre le ressort et la distinguer des modèles cités comme référentiels -occidentaux – il faudrait remonter au processus de formation de la société algérienne avant la colonisation, qui avait façonné sa représentation sociale, sachant que la parenthèse de la colonisation, en la marginalisant, a contribué à maintenir et à entretenir les liens et les rapports socio-culturels qui ont préservé l’identité de la grande majorité de notre communauté nationale.

L’histoire politique couplée à l’histoire socio-économique de la société algérienne ne pouvait évoluer à l’identique des sociétés occidentales, ni même à celles des sociétés qui lui sont apparentées par la langue et la géographie.
Leurs histoires ne peuvent qu’être différentiées
Nous allons rappeler brièvement comment l’Europe du Moyen-âge au contact du Maghreb, par l’occupation d’une partie de son sud et l’échange commercial qu’ils ont entretenu, a pu tirer profit de ces relations commerciales pour renverser à son avantage les circuits économiques en empruntant les voies maritimes vers les autres continents qui lui ont assuré plus tard l’expansion économique par l’accumulation primitive des capitaux financiers et techniques.
Pour ensuite aborder l’organisation sociale du Maghreb au XIV siècle décrite et développée par Ibn Khaldoun dans une première partie, puis faire à partir du XV siècle une approche de la formation sociale algérienne et son évolution jusqu’à sa conquête par la France coloniale.


Différenciation de l’organisation sociale entre les deux rives de la méditerranée
Pour ne remonter qu’au moyen-âge, l’organisation sociale – la Féodalité – et le système économique qu’elle a engendré, particularise l’Europe des pays du Maghreb, au contact desquels elle a pu développer son commerce avec le continent africain et le Moyen- Orient qui lui avait ouvert l’Asie d’une part, et auprès desquels elle a pu et su développer les techniques de navigation pour se lancer dans le commerce maritime directement avec les pays de l’Asie et le nouveau monde – les Amériques – d’autre part.
Ce sont ces facteurs qui lui ont assuré la prospérité et plus tard, la suprématie sur le reste du monde.
A contrario, l’organisation sociale et politique cyclique de la société maghrébine se déployait sous une forme circulaire dans laquelle la Açabiya -force motrice que possède l’aristocratie tribale – du devenir de l’organisation politique du Umran (société/civilisation) le fait passer du stade implicite-lignager au stade explicite-étatique (le Mulk) qui à son tour explose la Açabiya. C’est ce changement circulaire qui fait passer le Umran khaldounien du stade de la Badiya à celui de hadara pour revenir à la Badiya.
A partir du concept de la açabiya, nous allons schématiser comment s’opère ce mouvement.

La Açabiya -aristocratie tribale- est la force concentrée et avant gardiste des tribus bédouines pour conquérir la Hadara, mais elle seule s’empare du Mulk (l’Etat) et se déleste des tribus qui se replient vers la Badiya. La Açabiya se dissout dans le Mulk mais dépérit en perdant les tribus qui la portaient. Une nouvelle Açabiya se forme au sein des tribus de la Badiya pour reconquérir le Mulk déjà affaibli. La contradiction Açabiya Mulk est le moteur de la dialectique fermée Badiya-Hadara.
Cette dynamique était insufflée par les richesses commerciales que s’appropriait l’oligarchie tribale par sa suprématie sur les routes commerciales qu’assuraient les caravaniers entre le Moyen-Orient, l’Afrique à destination de l’Europe.
Le détournement des routes commerciales vers les voies maritimes ouvertes par les pays de la rive nord de la méditerranée a aspiré les profits commerciaux au bénéfice des nations du sud méditerranéen ; affaiblissant ainsi l’activité économique du Maghreb qui a entrainé le dépérissement de leur société.

Ce fut l’une des causes principales du déclin de la civilisation arabo-musulmane au Maghreb.
Ibn Khaldoune écrivait « l’Etat du monde et des nations, leurs usages, leurs croyances ne gardent pas, en permanence la même forme. Ils différent dans le temps, et passent d’un Etat à un autre. Tel est le cas pour les personnes, les périodes, les cités, et il en est de même pour les parties du monde et les pays, les temps et les Empires ».
Les travaux d’Ibn Khaldoun rendent compte d’un blocage ou stagnation apparente de la société maghrébine.
Cette stagnation qui l’a fragilisé devant une Europe conquérante nécessitait une protection que lui a assurée l’Empire Ottoman.
Nous allons maintenant tenter une approche de la formation sociale algérienne à la veille de la domination coloniale qui pour comprendre les déterminants socio-culturels qui avaient caractérisé notre société, et qui aujourd’hui encore marquent sa représentation sociale.


Formation sociale à la veille de la colonisation : données socio-politiques, théoriques et idéologiques pour son approche
a) Evaluation des données de classe qui conditionnent la vie politique du pays.
b) Les conditions et les formes de passage des sociétés sans classe aux sociétés de classe et l’évolution différente et inégale qui aboutit à la formation des sociétés contemporaines.
c) La spécificité des idéologies tant dans les pays développés que dans les pays récemment indépendants nie toute possibilité de production de concepts scientifiques capables de rendre compte de l’ensemble des sociétés humaines.
L’analyse pour identifier le mode de production dominant de la FSA s’était heurtée à deux écueils :
- D’avoir transposé des concepts opératoires pour l’analyse des sociétés européennes à des sociétés qui n’ont pas connu le même développement : ce qui aboutit à forcer la réalité sociale qu’on étudie, à rentrer dans un moule préétabli ou à donner une extension au concept lui-même qui déforme sa signification originaire.
- A conclure l’inexistence d’une évolution semblable à celle de l’Europe, à l’inexistence d’une évolution tout court. On refuse aux sociétés non européennes toute dynamique de leurs structures sociales : elles stagnent.


Quel est le mode de production dominant dans l’Algérie ?
Un mode de production n’existe pas à l’Etat d’un objet idéal : des rapports de production de nature différente existent et s’articulent.
Il apparait sous une forme particulière à un stade de son évolution.
Un indice d’une orientation possible de la recherche est fourni par Marx :
« La propriété foncière est une propriété tribale et familiale indivise dominante en Algérie précoloniale malgré les différentes dominations étrangères » : le maintien des rapports de production lignagers distingue la FSA des sociétés européennes.
Cependant la FSA se structure sur 2 types de rapports et se caractérise par leur articulation complexe :
- Rapports de production lignagers (segmentaires) fondés sur des formes de propriété et/ou d’appropriation collective du sol et de la production agricole.
- Rapports de production de classe fondés sur des formes de propriété privée, la terre (Fahç), des moyens de production (artisanat) et d’échange (commerce).
La contradiction interne de ce mode par l’existence de structures communautaires et structure de classe, évoluera par le développement de cette même contradiction vers des sociétés de classes dans lesquelles les rapports communautaires ont de moins en moins de réalité par suite du développement de la propriété privée.


Trois grandes transformations affectent la structure de base économique de la FSA :
- Le tarissement des revenus du grand commerce international.
- L’importance prise par l’exploitation fiscale des populations paysannes.
- Le développement de la propriété privée.
1- Plaque tournante des grands courants d’échanges commerciaux entre le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Europe, le Maghreb contrôlait et détenait pendant près de six siècles un facteur important de développement de la civilisation musulmane « et aussi sans doute de l’essor un peu plus tardif de l’Europe occidentale » dit en substance Lacoste.

« Devenu un entrepôt de marchandises, les caravanes y viennent et les vaisseaux y abordent » écrit C. A. Julien.
« Les habitants y sont riches et plus habiles dans divers arts et métiers, qu’on ne l’est généralement ailleurs, en sorte que le commerce y est florissant » ajoute-t-il. A partir du XIV siècle avec l’ouverture des routes maritimes atlantiques, il perd sa fonction d’intermédiaire au profit des marchands européens et l’on assiste à une désagrégation des structures étatiques maghrébines.
Cette désagrégation s’explique par le fait que l’existence de ces états et leurs classes dirigeantes reposait sur les prélèvements fiscaux ou de leur participation dans l’organisation des circuits commerciaux et qui constituaient la plus grande partie de leurs revenus.
Ce changement de circuit commercial et économique a modifié le cours de l’histoire géopolitique et le contournement du profit commercial :
a) l’enhardissement de l’Espagne par le développement de sa marine l’a entraîné à des tentatives de colonisation du Maghreb central, qui fit appel aux raïs turcs qui les refreinèrent.
b) Pour tirer profit du commerce international dont les conditions d’exercice ont changé au bénéfice du pavillon européen, la marine marchande algérienne conduite par l’oligarchie turque recourt « à la course » pour bénéficier du commerce international de manière « régressive ».
Cet « anti-commerce » constitue en réalité une réponse au monopole de fait du pavillon européen et une forme de péréquation des profits commerciaux dans le cadre du blocus imposé par la bourgeoisie commerçante européenne.

Si conjoncturellement elle peut paraître comme un moyen facile d’enrichissement, en réalité elle exprime le dernier sursaut de la puissance commerciale et maritime maghrébine, en cours d’élimination. Aussi vers la fin du XVIII siècle les revenus de ce commerce et sa forme régressive se tarissent.
Ce prolongement de l’enrichissement commercial par l’oligarchie turque sous la forme de « l’anti-commerce » s’est heurté aux pays européens qui ont tiré leur puissance des empires coloniaux qu’ils ont conquis et dont ils tirent les matières premières en échange des produits fabriqués en métropole.
2- Cet échec de la Régence l’amènera à accentuer l’exploitation de la paysannerie en se transformant d’oligarchie commerciale en classe de propriétaires fonciers tout en tentant d’augmenter le poids des impôts.


Evolution de l’organisation socio-politique
Au XVIII et au XIX siècle, la montée de la propriété privée de la terre – principalement au profit de l’oligarchie turque – en rétrécissant le champ des structures tribales ne débouche pas sur leur déstructuration, mais à coexister avec elles.
Aussi, les taxes commerciales et l’extorsion du surplus agricole « ruinent l’économie nationale ».
Cette structuration avec la pénétration du capitalisme européen -dû à l’influence des rapports de force qui existaient à l’échelle méditerranéenne- a rendu inévitable la régression, ou au mieux la stagnation de l’artisanat empêchant tout passage du métier à la manufacture.

Conséquences économiques
a- L’économie des structures tribales fondée sur l’alliance de l’agriculture et de l’artisanat domestique est limitée par l’étroitesse du marché que rétrécissent les produits manufacturés européens importés par des commerçants juifs et français, en échange de produits locaux à bas prix. Ce qui :
• Entraine le prélèvement du surplus économique par la bourgeoisie commerçante européenne.
• Entrave le développement de manufactures.
• Démobilise les agriculteurs à cultiver.
b – Le développement de la propriété privée ne s’est pas accompagné par une transformation des techniques et des moyens de production pour augmenter leurs revenus, mais par leur extorsion du plus grand travail possible aux khamès dont le pouvoir d’achat est limité.
c- Le monopole d’Etat sur le commerce extérieur ne protège pas la production nationale à l’image du colbertisme : il se limite à tirer profit par le prélèvement de taxe à l’importation au détriment de la production intérieure.
Ce système permet à l’oligarchie turque d’obtenir des revenus considérables qui sont partiellement éliminés par le déficit structurel du commerce extérieur.
En 1822, les importations se chiffraient à 1,2 million de piastre contre 273 000 piastre d’exportation. D’autre part, cette source de revenus pour l’oligarchie turque est investie dans l’achat d’immeubles et de biens fonciers et non à une accumulation de capital. Par contre le surplus économique dont bénéficie la bourgeoisie européenne alimentait l’accumulation primitive de son capital.
En résumé toute l’organisation du système économique répondait aux besoins d’enrichissement de l’oligarchie turque grâce aux sources de revenus que crée le monopole de l’Etat sur le commerce international et l’extorsion d’une partie de la rente foncière : ce surplus économique ne sert pas à une accumulation du capital/argent entre les mains d’une bourgeoisie nationale mais au développement d’une classe de propriétaires fonciers et corrélativement à l’accumulation primitive du capital par la bourgeoisie européenne.


Alors qu’en Europe la bourgeoisie commerçante devenait manufacturière -et puis industrielle -, en Algérie elle se transforme en propriétaire foncier sans développement des forces productives que freinait la concurrence des produits européens – comme expliqué plus haut – et l’appropriation des secteurs productifs du Beylick (construction navale, grands moulins…) ce qui rétrécit le champ des investissements de la Bourgeoisie commerçante locale.
C’est sous cette forme que la formation sociale algérienne a été colonisée. A la veille de celle-ci elle s’autosuffisait en produits agricoles artisanaux et des petits métiers qui lui fournissaient tous ses besoins domestiques, petit matériel et outillage nécessaire à ses travaux et commodités pour la vie communautaire.
Une occupation nihiliste et un héritage handicapant
La conquête coloniale a décimé les 2/3 de la population, a occupé toutes les villes, a bouleversé toutes les institutions, a occupé toutes les terres arables et repoussé les indigènes à leurs confins, a procédé à la déculturation et l’acculturation de sa population pour asseoir ensuite une exploitation économique des richesses naturelles aux besoins de la colonisation et de la métropole, confinant la communauté musulmane à la périphérie et à la marge de la communauté européenne et de toute activité économique si ce n’est comme main-d’œuvre taillable et corvéable.
Quel héritage colonial au lendemain de l’indépendance ? quelques infrastructure et équipements aménagés en fonction de l’implantation et de l’organisation coloniale pour les besoins de la colonie et de la France métropolitaine. Une population algérienne à plus de 93 % d’analphabètes bilingues, euphoriques pour l’indépendance recouvrée mais désarmée économiquement, de connaissances et de savoir technique contre une domination hégémonique des puissances occidentales.


Mutation de la société algérienne postindépendance
Après avoir passé en revue le passé de l’histoire médiévale et précoloniale de l’Algérie et brossé la période coloniale, nous allons en quelques lignes évoquer les mutations socio-politiques qui ont marqué l’évolution de la société algérienne de l’indépendance jusqu’à la fin des années 90 qui ont débouché sur une vision socio-économique et politique qui particularise le modèle Bouteflikien, lui-même aboutissement des bouleversements et des transformations de la formation sociale algérienne comme déjà développé.
La période post indépendance qui a suivi la révolution a adopté un modèle social collectiviste importé, qui s’inscrivait comme un contre-modèle exploiteur dont avait souffert le peuple algérien, par méconnaissance de la profonde perception socio-culturelle cachée de la mémoire collective, non encore défraichie – elle était en période de latence-.
Ce conflit idéologico-politique qui traversait la société algérienne a conduit à une ouverture politique, qui a révélé, mis à nu l’exacerbation de conception contradictoire au sein de sa communauté. C’est cet antagonisme entre deux projets de société qui s’est mué en guerre fratricide.
La décennie noire au-delà de son caractère tragique qu’à traduit une guerre civile qui a sombré dans un terrorisme effroyable au nom d’un islam dévoyé, a révélé une profonde déchirure socio-culturelle qui avait miné la société algérienne par l’introduction par effraction d’un modèle social étranger amalgamé, fait d’un reste d’idéologie libérale capitaliste, et d’introduction d’une idéologie collectiviste produite par d’autres sociétés dont l’histoire et les cultures nous sont étrangères.
C’est par la vertu de la concorde civile puis la réconciliation nationale prônée par le nouveau président de la République que l’Algérie a pu se réconcilier avec elle-même et avait apaisé les passions qui entre-déchiraient ses entrailles.
Après avoir pris les mesures sociales pour contribuer au pansement des douleurs morales et physiques des victimes de cette tragédie nationale il fallait lancer un programme de relance socio-économique –c’est ce projet que réalise actuellement le Président de la République M. A. Bouteflika-.

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